UN CHAT MAIGRE
(La scène se passe dans la cervelle d'un jeune homme, apprenti gendelettre, si tant est qu'il y ait quelque part un gendelettre s'avouant apprenti.)
LE GRAS
Puisque le hasard réunit en ce lieu singulier deux chats, le maigre que vous êtes et le gras que je suis, vous serait-il agréable, monsieur et cher confrère, que nous dialoguassions?
I,E MAIGRE
Il me paraît bien invraisemblable que nous puissions être confrères, monsieur, tant vous êtes gras et tant je suis maigre. Toutefois, du moment que vous l'affirmez, je l'admets. Me voici donc à vos ordres. Il vous plai-
rait, je vois, que nous dialoguassions. Soit ! Dialoguassons !
LE GRAS
Mais sans ironie, n'est-ce pas?
LE MAIGRE
Sans ironie aucune, en vérité.
LE GRAS
Nous dirons simplement, chacun à notre tour, ce que nous rêvons, ce que nous faisons, pourquoi et comment nous le faisons.
LE MAIGRE
Tels les bergers de Virgile, si je comprends bien votre désir?
LE GRAS
Tels, en effet. Une façon d'idylle! Vous m'avez compris à merveille. Commencez donc, je vous prie.
LE MAIGRE
Ah! ce que je rêve, voilà qui ne m'est pas facile à dire. Si je le savais ! Si je le savais !
LE GRAS
Moi, ce que je rêvais, dès l'âge le plus tendre, je ne l'ai jamais ignoré. Arriver! Réussir!
LE MAIGRE
Chercher, chercher toujours, et ne pouvoir être content de ce que je trouve, même quand les autres ont Tair d'en être satisfaits !
LE GRAS
Ne penser qu'à les satisfaire, ces autres, fût-ce en l'étant pas content de moi-même ! Car, dès qu'ils proîlament que c'est bien, j'oublie que ça ne l'est pas.
LE MAIGRE
Ainsi, tout ce que je fais me paraît mauvais, toujours, sûrement, irrémédiablement.
LE GRAS
Ainsi, je ne fais rien qui ne me semble bon, exquis, idmirable, très sincèrement.
LE MAIGRE
N'ai-je pas contre moi ton implacable réquisitoire, ô farouche conscience artistique ?
LE GRAS
N'ai-je pas pour moi votre complaisant témoignage, î gens de goût, ô mesurés connaisseurs?
LE MAIGRE
Que les maîtres sont grands! J'aime jusqu'à leurs Jéfauts. Oh 1 les égaler, sans les imiter!
LE GRAS
Que la mode est une belle chose ! Oh ! imiter ceux |ui la créent ! Imiter leurs défauts surtout!
LE MAIGRE
Vers, théâtre, roman, toutes les formes me séduisent.
A Tinstant où l'une d'elles me tient amoureux, à cellelà je me livre éperdument, tout entier.
LE GRAS
Dis-moi ce que tu préfères, ô cher public, et c'est de cela que je serai vivement épris, pendant tout le temps que tu en seras épris toi-même.
LE MAIGRE
On me traite d'irrégulier, de révolté, de fou! Qu'estce que cela me fait? Libre, libre, je suis libre.
LE GRAS
Les envieux prétendent que je ne suis pas original ! Que m'importe ? Le soleil est banal aussi, qui luit pour tout le monde. Voilà une consolation.
LE MAIGRE
Le soleil 1 Le soleil ! Être comme lui, splendide, énorme, aveuglant, une monstrueuse fleur de flamme!
LE GRAS
Combien plus sage d'être le verre fumé, ou la besicle bleue, à travers quoi on peut le regarder sans se brûler les prunelles I
LE MAIGRE
Il faut que les prunelles soient brûlées ainsi.
LE GRAS
Mieux vaut se servir des bonnes, des douces conserves.
LE MAIGRE
Ah ! l'outrance, l'excès, la fièvre, l'au-delà, le surstun
orda. l'exaspération de l'enthousiasme, cela seul est rai. Car le temps, et l'impuissance même de nos efforts, t notre veulerie naturelle, et nos lâchetés d'exécution, e chargent assez de ternir et d'engrisailler nos rêves es plus rouges. Pour que, de ce rouge entrevu, il reste eulement un peu de rose, ce n'est pas trop d'y verser l'abord tout notre sang.
LE GRAS
Atténuons même les plus pâles tons roses, afin qu'on l'y découvre pas la trace de l'odieux rouge, cru, criard, éroce, qui fait songer au vin père de l'ivresse et des alailles, et au sang répandu ! Tu ne veux pas être vre, n'est-ce pas, ô sage public? Tu ne tiens pas à te laltre ? Ton sang t'est précieux. Cela n'est pas fait pour ouler, non, non ! Arrière ces cruelles images '. Adouissons ! Diluons ! Du gris ! Du gris ! Du gris 1
LE MAIGRE
Je vivrai, s'il le faut, parmi les aliénés et les bandits.
LE GRAS
Jamais je ne quitterai les honnêtes gens raisonlables.
LE MAIGRE
Les aliénés, d'ailleurs, me battront, et la société des •andits me fera juger infâme.
LE GRAS
Les honnêtes gens raisonnables ont des prévenances xquises pour celui qui les proclame tels.
106 THEATRE CliniERIQUE
LE MAIGRE
Mes cris hyperboliques me vaudront la réputation de déclamateur. La violence de mes images donnera l'idée que je veux tirer des pétards. L'usage que je ferai toujours du mot propre, quel qu'il soit, sera pris pour une recherche du mot sale. Ah 1 les tristes et méchants imbéciles !
LE GRAS
Chacun trouvera en moi la parfaite image de soimême. Je nétonnerai personne. Je ne scandaliserai personne. J'exprimerai ce que tout le monde se croit capable d'exprimer. Je serai le truchement de la platitude universelle. Les médiocres se glorifieront en me glorifiant. 0 l'innombrable et infatigable armée de thuriféraires, encenseurs d'eux-mêmes, et ainsi de moi qui les incarne 1 0 le délicieux public !
LE MAIGRE
Il n'est pas impossible que j'aille en prison.
LE GRAS
Il est certain que je serai décoré de tous les ordres.
LE MAIGRE
Je resterai maigre, tel que je suis, éternellement.
LE GRAS
Je deviendrai de plus en plus gras, triomphalement.
LE MAIGRE
Aucun sort ne me semble plus enviable que le mien.
LE GRAS
Ma nature aura eu toutes les joies quil lui faut.
LE MAIGRE
Vous voyez bien, monsieur le chat gras, que nous ne sommes point, quoi que vous en ayez dit, confrères.
LE GRAS
En effet, je le vois, monsieur le chat maigre : et je ous demande pardon ne pas m'ètre aperçu plus tôt ]ue j'avais affaire à un abominable matou.
LE MAIGRE
Ce qui me permettra au moins de dire en mourant, 3omme André Chénier. que j'avais quelque chose là.
CALLIPEDIE