‹ Théâtre chimérique; vingt-sept actes de pantomimeChapitre 37 sur 122 · MANCHOT · texte numérisé non relu

MANCHOT

Messieurs, je serai bref, car l'avis que j'ai à vous donner est certainement celui de tout le monde ici. A l'exception, en effet, des êtres monstrueux nommés ambidextres, chacun, droitier ou gaucher, reconnaît implicitement que l'usage d'un seul bras est nécessaire, et c'est donc avec l'assentiment universel, conscient ou non, que je déclare bel enfant l'enfant muni d'un bras unique.

PRCESES

La suite de la discussion appelle à la tribune l'honorable monsieur Jambe-de-bois. xMais notre éminent collègue est retenu loin de nous par un deuil de famille. Nous serons ainsi privés d'entendre son éloquente voix. Toutefois, il a bien voulu me faire savoir avant la séance, et me prier d'affirmer pour lui, qu'il se ralliait pleinement à la définition de l'honorable monsieur Manchot, avec un léger amendement, sans plus. Cet amendement se borne à remplacer, dans la définition de l'honorable préopinant, le mot bras par le mot jambe. La parole est maintenant à l'honorable monsieur Sourd.

Je n'étonnerai personne, jepense, messieurs, endisant que l'ou'ie est l'apanage exclusif du poisson, puisqu'il en a deux, et que par conséquent le bel enfant, germe de l'homme parfait, est l'enfant qui s'écarte le plus du type poisson, l'enfant qui n'a pas d'ouïe du tout.

il8 THÉÂTRE CIIIMÉRIOLE

PRŒSES

La parole est à l'honorable monsieur Muet.

MUET

Hon ! hon ! hon !

Très bien, très bien !

Heu ! heu ! heu !

MUET

TOUS

Evidemment.

MUET

Hon ! heu 1... heu ! hon 1

TOUS

Oui. oui. il a raison !... Voilà parler !

PROESES

Je m'associe de grand cœur à l'hommage dont l'illustre compagnie vient de couronner la carrière de notre plus prestigieux orateur, de celui qui synthétise et symbolise le mieux notre vieille éloquence parlementaire, si lucide, si éclatante, si convaincante, honneur de cette tribune et de notre langue immortelle ; et je ne crois pas sortir des limites de la neutralité inhérente à la présidence, en disant que cette enceinte a rarement retenti d'accents plus magnifiques, et en avouant qu'il me paraît difficile et pres([ue impossible de rétorquer

! C.ALLII'ÉDIE 119

les arguments souverains par lesquels le maître a posé l'absence de la parole comme critérium du bel enfant.

TOUS

Oui, oui î... très bien !... C'est admirable.

r-RcESES

Devant le foudroyant succès du dernier discours, les autres orateurs inscrits me font savoir qu'ils renoncent à la tribune, et que d'ailleurs les opinions de chacun d'eux sont suffisamment connues pour qu'il ne soit pas besoin de les défendre. Il ne me resterait donc plus qu'à procéder au vote, si une importante fraction de l'assemblée ne m'invitait à quitter la réserve que je me suis imposée et à donner mon avis, après avoir résumé la discussion. Mais, en vérité, tftus les avis émis ne sont-ils pas présents à l'esprit de mes chers et très vénérés collègues? Dès lors, à quoi bon un résumé qui risquerait de paraître favorable à celui-ci ou à celui-là? Et, d'autre part, mon passé tout entier peut-il tromper qui que ce soit sur mon avis, prévu d'avance, à savoir que le bel enfant doit être eunuque de naissance ? N'allez pas croire, néanmoins, messieurs et très vénérés collègues, que je veuille abuser de mes fonctions présidentielles pour vous l'imposer! Non! Je prendrai seulement la liberté de vous dire que la sagesse me semble vous indiquer une solution satisfaisante pour tout le monde, et qui consisterait à concilier les opinions les plus diverses en une seule, les opinions exprimées ici ayant toutes ce point commun, d'établir comme critérium du bel enfuul l'absence de quelque chose. Eh bien !

Chacun ne trouverait-il pas son compte dans une définition où serait nomenclature, non pas ce que doit avoir, mais ce que, et tout ce que, ne doit pas avoir le bel enfant.

TOUS

Oui, oui !... très bien.

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