‹ Théâtre chimérique; vingt-sept actes de pantomimeChapitre 58 sur 122 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

Dans la cave.

VEINA

A la bonne heure, voilà un tonnelier comme je les aime, consciencieux, soigneux, plein de respect pour le vin qu'il met en bouteille. Avec quels scrupules il m'a rincée ! Et le beau bouchon dont il m'a close ! Du

liège serré, sans champignon, sans ver, et si élastique quoique serré ! Bref, un bouchon de première qualité, et tout neuf! Et cette cire écarlate, odorante! Il me semble que je suis coiffée d'une rose.

GUIGNA

Eh bien ! avec moi, il n'a pas fait tant de cérémonies, le sagouin! Il n'a seulement pas vidé le vieux fond aigre qui m'empestait. Il m'a emplie à la va te faire lîche, aïe donc, aïe donc, et bouchée du même au même. Un bouchon d'occase, à moitié pourri, et puant la vinasse éventée, c'est assez bon'pour moi, sans doute. Encore, avant de me le fourrer au goulot, il l'avait fourré dans son goulot à lui, et mouillé de sa salive, le cochon î Une salive à l'ail et au jus de pipe ! Pouah I j'en ai mal au cœur.

VEINA

Il est vrai que je contiens un vin fin, haut coté. Dame ! on nest pas la première venue.

GUIGNA

Moi, si, hélas !

VEINA

Je sors d'une feuillette en joli châtaignier, propre et luisante comme un meuble de prix.

GUIGNA

Je sors d'une grande futaille qui ressemblait à un tonneau de vidange, et d"où Ton m'a transvasée en un broc aux couleurs de vomissure.

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VEIXA

Aussi bien, j'ai toujours été tieureuse, et je n'ai pas L me plaindre du sort.

GUIGNA

Moi, si, lîélas !

VEINA

La vigne dont je suis issue pousse au flanc d'un oteau délicieux, à l'abri du vent, et elle est toujours aressée par les baisers câlins du soleil.

GUIGNA

Ma mère végétait dans un bas-fond humide, sous ombre d'une grande andouille de noyer qui nous achait le ciel. Je me demande toujours qui diable vait eu l'idée de planter là un cep. Bougre d'idiot, a!

VEINA

Oh! les clairs matins, pleurant de douces larmes de osée sur nos grappes ! Oh ! les tièdes couchants dont e sang vermeil gonflait nos cœurs !

GUIGNA

Oh ! les gifles de la bise sur nos peaux ridées avant âge ! Oh ! la bave des limaces nocturnes, qui sinistreiient s'iniiltrait en nous et nous empoisonnait !

VEINA

Le vigneron nous gardait des grives gourmandes, au noyen d'un épouvantail, et même en faisant sentinelle

de sa personne. Ses enfants allaient jusqu'à chasser les abeilles qui voulaient nous conter fleurettes.

GUIGNA

Ce que les oiseaux nous becquetaient, nous, ce n'est rien de le dire ! Et nous avions beau être du verjus et du grince-dents, il y avait toujours sur nos grappes flétries autant de guêpes que de grains.

VEINA

Mais le vigneron a été payé de ses peines. Quelle belle vendange ! Par une journée d'automne toute de pourpre et d'or! Et c'est aussi de Tor et de la pourpre qui sortirent du pressoir. Un pressoir du dernier modèle, primé à l'Exposition !

GUIGNA

Oh ! la, la ! Mince de chic! Nous, le vigneron faisait un pif! C'était un jour de pluie, de boue. Et c'est de la boue aussi qui giclait dans la cuve, où le patron, un vieux cocu, dansait avec des arpions écaillés de crasse.

VEINA

En vérité, oui, j'ai de la chance.

GUIGNA

Moi pas, foutre !

VEINA

Gloria tibi. Domine !

GUIGNA

De p7'ofundis !

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VEINA '

Dieu est grand, Dieu est bon 1

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