SCÈNE VI
Sur In terre.
LA FOULK
Hélas ! hélas ! Ni les remèdes, ni les prières ne servent à rien. Une haleine de mort souffle sur nous en ouragan. On la boit par tous les pores. On la hume aux lèvres des agonisants aimés. On la respire en leurs derniers regards. Elle a tout envahi. Elle émane de partout. Elle jaillit du sol. Elle tombe du ciel, La mer ellemême, la mer aux flots salés, la mer en qui s'assainissait toute corruption, la mer aussi est devenue un cloaque de pourriture, et le vent qui a passé sur elle plante dans nos poumons des poignards empoisonnés. Hélas ! hélas !
LA PESTE
Ah ! vrai, je n'en peux plus,
LE FOSSOYEUR
Et moi, donc!
LA FOULE
Hélas 1 hélas ! combien peu sommes-nous encore, à vivre ! Et cela est-il vivre, que d'assister à tant de morts ? Ah ! pourquoi n'est-ce pas mon tour, tout de suite ? Maudite soit cette vie atroce ! Maudite soit la
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science impuissanle ! Maudit soit le Dieu qui nous frappe ainsi sans raison ! Qu'avons-nous fait pour mériter des calamités pareilles ? Hélas 1 hélas !
LE FOSSOYEUR
Hé ! la Peste, veux-tu boire un coup ?
LA PESTE
Ce n'est pas de refus.
LE FOSSOYEUR
Si nous nous soûlions, ma vieille ?
LA PESTE
Ma foi, oui, soùlons-nous !
LA FOULE
Nous aussi, nous aussi ! A boire ! Oublions tout. Que l'abrutissement nous ôte la conscience ! A quoi bon se soigner? A quoi bon prier? Dansons, chantons, buvons, enlaçons-nous 1 Mourons du moins en jouissant. Faisons de nos râles des hoquets d'ivresse et d'amour 1 Ah ! je meurs, je meurs. Viens, toi, femme, que je meure en toi 1 Et verse-moi du vin, de l'opium, de la folie! Blasphémons et jouissons ! Orgie, orgie et démence! Ah! cette vie abominable, vomissons-la, suons-la, éjaculons-la !
LE FOSSOYEUR
Dzim laïla, dzim laïla !
(La foule, le fossoyeur et la Pcsle elle-mùme meurent dans un cliauibanJcineiit général, où se coufoudeul le trépas et le rut.)
LE POÈTE
Quel spectacle admirable 1 Et comme je vais en faire un beau poème 1
SCEiXE YII
Sur la terre et dans l'inftni.
Tu vas en faire un beau poème pour qui?
LE PULTE
Pour moi, parbleu! imbécile 1
DIEU
Bien répondu.
SATAN
Mais, niais de poète, qui l'achètera, ton poème, puisqu'il n'y a plus personne sur la terre?
LE POÈTE
Je n'écris pas mes vers pour les vendre.
DIEU
Bien répondu.
SATAX
Mais qui les lira, tes vers ?
Je ne les écris pas non plus pour qu'on les lise.
DIEU
Bien répondu.
SATAN
Et pourquoi chantes-tu, alors?
LE r-OÈTE
Pour chanter, rien de plus. Je tâche de faire des choses belles, uniquement afin qu'elles soient belles. Et sache bien ceci, c'est que la première et même la seule qualité essentielle du beau, c'est d'être parfaitement inutile à quoi que ce soit, sinon à être beau.
DIEU
Bien répondu.
SATAN'
Cet homme est fou.
DIEU
Cet homme est sage. Ah! le voilà bien, celui que j'espérais, celui qui te donne tort, celui qui n'a aucune arrière-pensée égoïste, aucun calcul de vil intérêt. Et notre Peste n'aurait-elle servi qu'à me le faire connaître, cela suffirait. Poète, tu es un brave homme, et tu vas en être récompensé dignement. Viens dans mon Paradis, l'asseoir à ma droite.
LE POÈTE
Excusez-moi ; mais, quand je travaille, j'aime à être seul. D'ailleurs, votre Paradis ne saurait égaler en beauté celui que je rêve, d'autant plus beau qu'il n'est
pas possible. Enfin, permettez-moi de tout vous dire je ne crois pas en votre existence.
SATAN
Bien répondu.
LE POÈTE
Ni en la vôtre non plus, monsieur.
PREMIÈRE DON JUANERIE
PERSONNAGES
DON JUAN
LA BARONNE
SGANARELLE FILS