ACTE IV, SCENE I. laç
Sa mort esteint du Ciel la fureur vengeresse , Chasse de son pays les forces de la Grèce, Renverse Polynice et sa témérité, Et iuy couste un trépas justement mérité. iEteocle avec cœur a pris nostre deffense, Aussi sçay-je des deux faire la différence : J'entens qu'avec ma cour, toute la ville en deuil, Demain, rende au dernier les honneurs du cercueil; Mais mon authorité ne peut sans injustice Décerner ces honneurs au corps de Polynice : Il importe à l'Estat qu'un ennemy juré, Qui s'est ouvertement contre Iuy déclaré, De sa rébellion reçoive le supplice, Et demeure privé de ce funèbre office.
Cleodamas.
Un grand roy pesé tout d'un contrepoids égal. Rend le bien pour le bien, et le mal pour le mal : Que Thebes aujourd'huy dressast des funérailles A qui vouloit hier abatre ses murailles , Qui raarchoit sur les siens pesle-mesle accablez, Qui fit avec le feu la moisson de ses bleds. Et qui demain, peut-estre, eust pu voir avec joye Embraser par les Grecs cette seconde Troye ; Qu'elle Iuy decernast les honneurs du tombeau. Ce zèle est sans exemple, et seroit tout nouveau.
Ephyte.
C'est trop, Cleodamas, exagérer son crime. Que sa prétention fust ou non légitime, Encor ce traitement paroist-il inhumain; Il fut homme, il fut noble, il fut prince et Thebain. Je veux qu'il soit coupable; il laisse en son offense Une matière au roy d'exercer sa clémence.
i3o ANTIGONE.
D'un règne commençant la première action
Fait dessus les esprits beaucoup d'impression,
Et la douceur y trace une secrette voye
Par où le joug passant se reçoit avec joye :
La rigueur, au contraire, en ces evenemens,
Jette au pouvoir des roys de mauvais fondemens ;
A peine il s'establit qu'on souhaitte qu'il cesse,
Ettoutjougnous desplaist quand d'abord ilnouspresse.
Sire, outre ces raisons, que vostre pieté
Lie aujourd'huy les mains à vostre authorité;
Donnés à vostre règne un favorable augure,
Accordés la justice avecque la nature ;
Régnez sur les esprits premier que sur les corps;
Faites honneur aux dieux en faisant grâce aux morts.
Creon.
O fol raisonnement! spécieuse foiblesse!
Sur toutes laschetez, ce faux zele me blesse. Quoy donc ! pour un impie il faut estre pieux, Et faire grâce au crime est faire honneur aux dieux ! Depuis quand, des deux poincts d'où dépend la justice, A, leur sacré conseil, retranché le supplice, Et fait, par un desordre à leur gloire fatal, De la source du bien la semence du mal? Quoy ! venir embrazé d'une aveugle furie. Verser le sang des siens, ruiner sa patrie, La rage dans le cœur et les armes au poing. Est estre cher aux dieux et mériter leur soing? Non, non, c'est de nos maux faire le Ciel complice, C'est de la pieté faire un appast au vice; Contredire son roy sur un si juste arrest, C'est ne pouvoir plier sous un joug qui déplaist Et du zele indiscret, et partisan du crime.