‹ Théâtre choisi de Calderon;Chapitre 115 sur 165 · SIGISMOND, CLAIRON, LE ROI · texte numérisé non relu

SIGISMOND, CLAIRON, LE ROI

BASILE

Qu'y a-t-il donc ?

SIGISMOND

Il n'y a rien ; un homme m'ennuyait, je l'ai jeté par ce balcon.

clairon (bas à Sigisrnond).

C'est le roi, il sait tout.

BASILE

Dès le premier jour, votre arrivée coûte déjà la vie d'un homme.

SIGISMOND

Il m'a dit que cela ne se pouvait ; j'ai parié et j'ai gagné.

BASILE

Je suis profondément affligé, prince, en venant vous visiter, et pensant vous trouver plus sage, et vainqueur de la destinée et des étoiles, de vous voir si cruel; votre première action ici est un coupable homicide. Avec quelle tendresse pourrais-je maintenant vous tendre les bras, si je sais que vos étreintes funestes ne savent que donner la mort ? Qui peut voir nu le poignard qui vient de faire une blessure mortelle? Qui peut regarder l'endroit sanglant où un autre homme a perdu la vie, sans être effrayé ? Le plus fort éprouve une émotion naturelle. Moi donc, qui vois dans vos bras l'instrument de ce meurtre, qui ai sous les yeux le théâtre ensanglanté de votre crime, je m'éloigne de vos bras. Quoique j'eusse le dessein d'enlacer votre cou d'embrassements amoureux, je m'en irai sans le faire, car j'ai peur de vos bras.

SIGISMOND

Je pourrai bien m'en passer comme je m'en suis passé jusqu'ici. Un père qui sait user contre son fils d'une telle rigueur, qui m'éloigne de lui pour me soumettre à une condition si pénible, qui m'élève comme une bête sauvage, qui me traite comme un monstre, et. aspire après ma mort, il importe peu qu'il ne m'embrasse pas, quand il m'enlève jusqu'à l'être de l'homme.

BASILE

Plût à Dieu, que je ne te l'eusse jamais donné ! je n'entendrais pas ta voix, je ne verrais pas ton insolence.

Si vous ne m'aviez pas donné l'existence, je ne me plaindrais pas de vous ; mais une fois que vous me l'avez donnée, je me plains que vous me l'ayez enlevée. Car si donner est une action noble et excellente, c'est une honte de donner pour reprendre ensuite.

BASILE

Tu me remercies bien d'avoir fait d'un prisonnier chéîif et misérable un grand prince.

SIGISMOND

Qu'ai-je à vous remercier en ceci ? Tyran de ma liberté, si vous êtes vieux et décrépit, quand vous mourrez que me donnerez-vous ? Me donnerez-vous plus qu'il ne m'appartient ? Vous êtes mon père et mon roi ; donc toute cette grandeur c'est la nature

qui me la donne, en vertu de sa loi ; donc, si je suis en cet état, je ne suis pas votre obligé, mais je puis vous demander compte du temps où vous m'avez ravi la liberté, la vie et l'honneur. Ainsi, remerciezmoi de ne pas vous faire payer, car vous êtes mon débiteur.

BASILE

Tu es un insolent et un barbare. Le ciel a accompli sa prédiction, j'en appelle à lui-même, fils orgueilleux et hautain. Mais quoique tu saches qui tu es, que tu sois détrompé, que tu te voies dans une position où tu te mets au-dessus de tous, fais bien attention à ce que je te recommande. Sois humble et doux, parce que tu es peut-être sous l'empire d'un songe, bien que tu croies être éveillé. (Il sort.)

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