SCÈNE XVI
ROSAURA.
ROSAURA.
Plût à Dieu que je ne le susse pas ! Que le ciel me soit en aide ! Qui serait assez sage et assez prudente pour savoir se diriger dans une conjoncture si critique ? Y a-t-il une personne au monde que le ciel dans sa rigueur accable de plus de disgrâces, et entoure de plus de chagrins ? Que ferai-je dans un tel trouble où il me parait impossible de trouver une pensée qui me soulage et un soulagement qui me console ? Quand on a éprouvé un premier malheur, il n'arrive plus rien qui ne soit un autre malheur. Les uns succèdent aux autres, comme héritiers d'euxmêmes. A l'imitation du phénix, ils naissent les uns des autres, recevant le vie de ce qui est mort ; et le sépulcre qui renferme leurs cendres est toujours chaud. Un sage a dit que les malheurs étaient des lâches, parce qu'il lui paraissait qu'un malheur ne va jamais seul. Je dis, moi, qu'ils sont des braves, car ils vont toujours de l'avant et ne tournent jamais le dos. Qui les emmène avec lui pourra tout oser, car il n'a pas à craindre qu'en aucune circonstance ils l'abandonnent. Je puis le dire, puisque dans tous les malheurs de ma vie, ils ne m'ont jamais quitté, ils ne se sont jamais fatigués de me suivre, jusqu'à me voir blessée par la fortune, entre les bras de la mort. Hélas ! que dois-je faire en cette occasion ? Si je dis qui je suis, Clotalde, à qui je dois protection de ma vie et de mon honneur, peut se fâcher contre moi ;
car il m'a toujours dit que je dois attendre la réparation de mon honneur de mon silence. Si je ne dis pas à Astolphe qui je suis et qu'il vienne à me voir, comment pourrai-je dissimuler ? Car, quand bien même la voix, la langue, les yeux chercheraient à le cacher, mon cœur les démentira. Que ferai-je ? Mais pourquoi chercher ce que je ferai ? S'il est évident que j'ai beau prévoir, examiner, arrêter un plan, dès que le moment sera venu, ma douleur agira sans réfléchir ; car personne ne commande à son émotion. Puis donc que mon âme ne se hasarde pas à décider ce qu'elle doit faire, qu'aujourd'hui ma douleur arrive à son comble, mon chagrin à la dernière extrémité, et que je sois débarrassée de mes incertitudes et de mes projets tout à la fois; mais jusque-là, ciel ! secourez-moi, secourez-moi !