‹ Théâtre choisi de Calderon;Chapitre 139 sur 165 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

CLOTALDE, ROSAURA.

ROSAURA.

Quoique la valeur qui anime votre cœur, se plaigne de ce retard, écoutez-moi ; car je vois que la guerre éclate partout. Vous savez que je suis venue en Pologne, pauvre, obscure et malheureuse ; mais ayant eu recours à votre crédit, j'ai trouvé en vous de la pitié. Vous m'avez ordonné, hélas ! de rester dans ce palais sous ce déguisement, et, dissimulant ma jalousie, de me garder d'Astolphe. Il m'a vue, à la fin; et il a si peu de souci de mon honneur, que, tout en me voyant, il parle à Étoile de nuit dans un jardin. J'en ai pris la clef, et je vais pouvoir vous donner le moyen d'y entrer et de me délivrer de mes soucis. Là, avec courage et résolution, vous pourrez venir pour me rendre l'honneur, puisque déjà vous êtes décidé à me venger par sa mort.

CLOTALDE.

Il est vrai, Rosaura, que dès l'instant que je t'ai vue, je me suis senti porté à faire pour toi (tes larmes en purent témoigner) tout ce qui me serait possible. La première chose que je prétendis, ce fut de te faire changer de costume, afin que, si par hasard Astolphe te voyait, il te vit dans celui qui t'appartient, sans être exposé à attribuer à une cause déshonnête ce qui n'aurait été qu'une folle témérité, inspirée par l'outrage fait à l'honneur. Je réfléchissais alors aux moyens de te rendre cet honneur perdu, quand même il aurait fallu (tant j'avais à cœur de remplir ce but)

donner la mort à Astolphe. Vois quel embarras imprévu! Aussi bien, comme il n'est pas mon roi, je ne m'épouvante, ni ne m'étonne. Je pensais à lui donner la mort, quand Sigismond a voulu me la donner à moi-même; et Astolphe est accouru, bravant le danger, me donner pour ma défense des preuves de son zèle ; elles furent plus que de la bravoure, même de la témérité. Maintenant, comment, remarque-le, l'âme pénétrée de reconnaissance, puisje donner la mort à celui de qui je tiens la vie ? C'est ainsi qu'hésitant entre les deux, l'affection et le désir de la vengeance, voyant d'un côté celle à qui j'ai donné la vie, de l'autre celui dont je l'ai reçue, je ne sais à quel parti m'arrêter, et auquel des deux je dois protection. Si je suis obligé envers toi parce que j'ai donné, je le suis envers lui parce que j'ai reçu. Ainsi, dans la circonstance présente, aucune solution ne satisfait mon cœur ; car en même temps c'est moi qui dois agir et c'est contre moi que je dois agir.

ROSAURA.

Je n'ai pas besoin de vous rappeler que dans un -gentilhomme distingué, autant il y a de grandeur à donner, autant il y a de bassesse à recevoir. Ce principe posé, vous ne lui devez aucune reconnaissance, car, si c'est lui qui vous a donné la vie, et vous à moi, il est évident qu'il vous a contraint à faire une bassesse, et moi à faire un acte de générosité. Donc vous êtes oiïensé par lui et obligé par moi. C'est à moi, en effet, que vous avez donné quand vous avez reçu de lui. Ainsi vous devez vous occuper de mon honneur dans une aussi grave circonstance. Car cet

g 0 LA VIE EST UN SONGE.

honneur mérite la préférence, autant que donner l'emporte sur recevoir.

CLOTALDE.

Soit, la grandeur est du côté de celui qui donne ; mais la reconnaissance est du côté de celui qui reçoit; et si j'ai su donner et joindre ainsi à un nom honorable celui d'homme généreux, laisse-moi celui d'homme reconnaissant. Je puis le mériter, en montrant ma gratitude autant que ma libéralité. Car alors il y a autant d'honneur à recevoir qu'à donner.

ROSAURA.

De vous j'ai reçu la vie et vous-même m'avez dit, vous qui me l'avez donnée, qu'une vie outragée n'était pas une vie. Donc je n'ai rien reçu de vous, car la vie que vous m'avez donnée n'est pas une vie. Mais si vous devez être d'abord généreux, ensuite reconnaissant, comme je vous l'ai entendu dire, j'attends que vous me donniez la vie, que vous ne m'avez pas donnée ; car donner montre plus de grandeur ; soyez d'abord généreux, vous serez reconnaissant plus tard.

CLOTALDE.

Je cède à tes raisons ; je serai d'abord généreux.Je te donnerai toute ma fortune, Rosaura, retire-toi dans un couvent. Ce moyen que je réclame est sagement pensé. J'évite, en effet, un crime et tu te jettes dans un asile. Quand le royaume, ainsi divisé, est en proie à tous les maux, moi qui suis noble de naissance, je ne dois pas les rendre plus cruels. En

choisissant ce remède, je suis à la fois loyal envers mon roi, libéral envers toi et reconnaissant envers Astolphe. Choisis-le aussi, s'il te convient, c'est prendre le milieu entre deux extrémités ; je ne ferais pas davantage, vive Dieu ! quand je serais ton père.

ROSAURA,

Si vous étiez mon père, je souffrirais cette injure ; mais si vous ne l'êtes pas, non, je ne la souffre pas

CLOTALDE.

Eh bien ! qu'espères-tu donc faire ?

ROSAURA.

Tuer le duc.

CLOTALDE.

Une femme qui ne connaît pas son père aurait assez de courage.

ROSAURA.

Oui.

CLOTALDE.

Qui te l'inspire ?

ROSAURA.

Ma réputation.

CLOTALDE.

Pense donc que tu vas voir Astolphe...

ROSAURA.

Mon honneur brave tout.

Devenir ton roi et l'époux d'Étoile.

ROSAURA.

Vive Dieu ! cela ne sera pas.

CLOTALDE.

C'est de la folie.

ROSAURA.

Je le sais.

CLOTALDE .

Eh bien, chasse-la.

ROSAURA.

Je ne pourrais.

CLOTALDE.

Mais tu vas perdre...

ROSAURA.

Je le sais.

CLOTALDE.

La vie et l'honneur.

ROSAURA.

Je le crois bien.

CLOTALDE.

Que prétends-tu donc ?

Mourir.

CLOTALDE.

Prends garde, c'est du désespoir.

ROSAURA.

C'est de l'honneur.

CLOTALDE.

C'est de l'extravagance.

ROSAURA.

C'est du courage.

CLOTALDE.

C'est du délire.

ROSAURA.

C'est de la colère, de la rage.

CLOTALDE.

Enfin, n'y a-t-il pas moyen d'éteindre ton aveugle passion ?

ROSAURA.

Non.

CLOTALDE.

Qui viendra à ton aide ?

ROSAURA, Moi.

N'y a-t-il aucun remède ?

ROSAURA.

Aucun.

CLOTALDE.

Réfléchis, s'il y avait d'autres moyens...

ROSAURA.

Me perdre avec un autre moyen. {Elle sort.)

CLOTALDE.

Eh bien ! si tu dois te perdre, attends-moi, ma fille, perdons-nous tous les deux. (1/ sort.)

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