‹ Théâtre choisi de Calderon;Chapitre 149 sur 165 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

DANIEL, LA MORT, armée dhmeSpêe et d'un poignard, vêtue magnifiquement^ avec un manteau couvert de têtes de mort.

LA MORT

Moi.

DANIEL

Tu m'as fait bien peur. Que me veux-tu, toi qui, entre ces images fantastiques, m'effrayes et m'épouvantes ? Je ne t'ai jamais vue. Qui es-tu ?

LA MORT

Moi, divin prophète Daniel, je suis la fin de tout ce qui a pris naissance. Redoutable fille du péché et de l'envie, venue avant terme grâce au serpent d'un jardin, la porte du monde me fut ouverte en Abel, mais celui qui me l'ouvrit fut Caïn. Mon horrible puissance introduite alors dans ce monde est le ministre des colères de Jéhova.

Je suis donc née du péché et de l'envie, pour que j'eusse deux furies dans mon être. Par l'envie, je donne une mort passagère à tous ceux qui voient la lumière de la vie ; par le péché, je suis la mort éternelle de l'âme, car elle aussi peut mourir. Si le dernier soupir est la mort de la vie, le péché est la mort de l'âme.

Si tu portes le nom de jugement de Dieu, si je suis moi l'instrument fatal du jugement de Dieu, si tout ce qui existe, végétaux, animaux, êtres doués de raison, est soumis à ma puissance, pourquoi t'efïrayer de moi? Pourquoi la portion mortelle de ton être tremble-t-elle ? Reprends courage, donc, et faisons tous deux notre oeuvre ; soyons, toi le jugement de Dieu, moi le pouvoir de Dieu.

Il n'est pas surprenant toutefois que ma vue t'épouvante, non, même quand tu serais Dieu. Car, quand la fleur de Jéricho naîtra dans des champs de lis, dans Dieu même,la partie humaine frissonnera à ma vue, et lorsqu'il se sera soumis à moi, les étoiles perdront leur éclat, la lune éteindra son flambeau, et le soleil voilera sa face.

Toute cette fabrique de l'univers chancellera, ce monde inférieur tremblera, la terre tombera en défail-

lance, le rocher luttera contre le rocher, la fleur contre la fleur; en plein jour, malheureux jeune homme, la splendeur du jour disparaîtra, et la nuit revêtira son voile ténébreux en éteignant le jour.

Mais aujourd'hui, je n'ai qu'à obéir ; à toi, sagesse divine, de tout disposer. Ordonne donc : celui qui ne doit pas mourir ne doit pas craindre de donner la mort. A moi, le bras ; à toi, la puissance ; à moi d'exécuter, à toi d'ordonner. Rassasiée de vies, ma soif est toujours ardente, la mer avec ses fureurs ne saurait l'apaiser.

Le plus superbe palais, l'objet de l'orgueil et des caresses de l'air, la muraille la plus solide qui arrête les bombes, si elle n'en garantit pas, m'offrent des triomphes faciles pour mes mains, des dépouilles que je foule sous mes pieds. Si j'ai nommé le palais et la muraille, que sera la cabane ? Que fera-t-elle ?

La beauté, le génie, la puissance ne peuvent résister à ma voix. Tous ceux qui ont commencé par naître ont contracté envers moi l'obligation de mourir. Voici toutes ces obligations, quelle sera celle, jugement de Dieu, que tu ordonnes de remplir aujourd'hui ? L'esprit le plus prompt à penser n'aura pas le temps d'articuler un mot.

Dans l'intervalle de ce souffle vital, qui va du cœur aux lèvres, le mécanisme qui produit la respiration arrêtera son mouvement et son action. Tu verras le cœur devenir cadavre ; son axe rompu, tomber de lui-même. Le trône, où s'assied celui qui était roi, est changé en sépulcre, par un juste décret d'une loi rigoureuse.

J'embraserai les plaines de Nembrod, je confon-

drai les nations de Babel, je troublerai les songes de Béhémoth, je répandrai les plaies d'Israël, je teindrai de sang les vignes de Naboth, j'humilierai le front de Jézabel, je souillerai la table d'Absalon avec le sang vermeil d'Amnon.

Je renverserai la majesté d'Achab, précipité de son char de rubis, je profanerai les tentes de Zambri avec les filles impudiques de Moab, je dirigerai l'épée de Joab, et si vous me confiez une plus haute entreprise, j'inonderai les plaines de Sennaar du sang du malheureux Balthasar.

DANIEL

Impitoyable et fidèle ministre des colères de Dieu, dont la verge de justice est une faux cruelle ; puisque nous représentons tous deux le tribunal divin, je ne veux pas que tu exécutes la sentence du livre de vie, sentence prononcée à l'unanimité pour la condamnation, quoiqu' aujourd'hui parmi les hommes ce livre soit le livre de l'oubli, sans faire auparavant d'une voix compatissante les justes sommations qui doivent précéder l'exécution. Balthasar signifie trésor caché, et je sais moi que les âmes des hommes sont un trésor caché.Je veux le gagner; ainsi je ne te permets que de donner à Balthasar un avertissement. Rappellelui qu'il est mortel, que la plus grande colère saisit l'épée avant de la tirer du fourreau , ainsi je te permets de la saisir, mais non de la dégainer. (1/ sort.)

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