SCÈNE XV
JULIE
Je reste toute troublée et confuse. Sont-ce là tes ingrat? Sont-ce là les excès de ton t. i. 4
amour ? ou bien est-ce le terme du mien ! Pour m'amener à satisfaire ton désir, tu as employé les menaces et les prières, tantôt comme un amant, tantôt comme un maître, tu as lutté contre moi ; mais dès que tu as pu croire avoir obtenu ton bonheur et ma honte, avant de vaincre, tu t'enfuis. Qui donc, si ce n'est toi, a vaincu par la fuite ? je suis perdue, ciel miséricordieux! Pourquoi la nature a-t-elle créé des poisons, puisqu'elle avait pour donner la mort le mépris ? C'est lui qui m'ôte la vie ; car, avec de nouveaux tourments, c'est le mépris que je cherche. Qui a jamais vu un effet si singulier de l'amour? Quand Eusèbe me priait les yeux baignés de larmes, je le repoussais ; maintenant, il me repousse, et je le prie. Nous sommes ainsi, pauvres femmes, qui, contrairement à nos désirs, ne voulons pas accorder nos faveurs, en même temps que nous le désirons. Personne ne nous aime véritablement, s'il prétend obtenir la récompense de son amour ; quand nous sommes aimées, nous dédaignons ; quand nous sommes dédaignées, nous aimons. Je ne regrette pas de ne point être aimée de lui, je regrette de me voir abandonnée. Il a sauté par ici, je m'élancerai derrière lui. Mais qu'est-ce ceci ? N'est-ce pas une échelle ? Oui. Quelle pensée affreuse ! Arrête-toi, mon imagination, ne me perds pas, car je crois que si j'en viens à te céder, j'en viens à commettre un crime. Eusèbe n'a-t-il pas pour moi escaladé les murs d'un couvent? Ne me suis-jepas réjouie de le voir exposé à tant de dangers pour moi ? Eh bien, pourquoi hésiter ? Qui me rend lâche ? Que puis-je craindre ? J'en ferai autant pour sortir qu'il en a fait pour
DEUXIÈME JOURNÉE. 6j
entrer. Si c'est la même chose, il se réjouira aussi de me voir risquer autant pour lui. J'ai cédé, donc la faute est la même. Mais si le péché est aussi grand, pourquoi le plaisir serait-il moindre ? Si j'ai cédé, si Dieu m'a retiré sa main, ne puis-je obtenir le pardon d'une faute, si grande qu'elle soit ? mais pourquoi attendre? (Elle descend par l'échelle.) C'est le respect du monde, de l'honneur, de Dieu que je foule aux pieds, quand, aveugle volontaire, je me précipite les yeux fermés. Je suis un démon, moi, qui suis tombée du haut du ciel. Car sans garder l'espérance de remonter, je ne me repens pas. Me voici hors de l'asile sacré, et le silence de la nuit avec son obscurité me remplit d'horreur et de crainte. J'avance tellement à tâtons que je me heurte dans les ténèbres, et toutefois je ne tombe pas, toute coupable que je sois. Où vais~je? Que vais-je faire? Quel est mon but? Au milieu de la muette confusion de tant d'horreurs, j'ai peur ; mon sang se glace, mes cheveux se hérissent. Mon imagination troublée me représente des fantômes dans l'air, la voix de l'écho prononce mon arrêt. Mon crime, qui tout à l'heure animait mon courage, m'intimide maintenant. A peine puisje mouvoir les pieds, la frayeur les a chargés d'entraves. Il me semble que je porte sur les épaules un lourd fardeau qui m'accable ; je suis toute glacée. Je n'irai pas plus loin, je veux retourner au couvent, où je pourrai obtenir le pardon de ce péché. Car j'ai tant de confiance en la clémence divine, que je crois que ni les étoiles du ciel, ni les sables de la mer, ni les atomes de l'air, fussent-ils réunis ensemble, ne formeraient pas même une légère partie des péchés
que Dieu peut pardonner. J'entends des pas, je me retire de ce côté, jusqu'à ce qu'on ait disparu ; ensuite je remonterai, sans qu'on me voie.