‹ Théâtre choisi de Calderon;Chapitre 38 sur 165 · SCÈNE XIII · texte numérisé non relu

SCÈNE XIII

Même décor qu'à la scène de la première journée.

EUSÈBE tombant du haut d'un rocher.

Quand, incertain de la vie, je suis précipité de la plus haute cime, je vois qu'il me manque un endroit de la terre où je tombe mort. Mais si je me rappelle mes fautes, mon âme reconnaissante ne se tourmente plus de me voir perdre la vie, mais de voir comment une vie peut satisfaire à tant de crimes. Voici maintenant cette troupe ardente à se venger quise remeta ma poursuite. Puisque je ne puis sauver ma vie, il faut queje tue, ou que je meure. Il serait mieux cependant d'aller demander pardon au ciel. Mais que la Croix arrête mes pas ; ainsi, ils me donneront une mort d'un instant, et elle une vie éternelle. Arbre, auquel le ciel accorda le fruit véritable pour guérir la plaie du fruit ancien, fleur du nouveau paradis, arc lumineux dont la présence au milieu de la mer agitée annonça la paix au monde, plante magnifique, vigne fertile, harpe du nouveau David, table du second Moïse ; je suis un pécheur, je demande ta protection au nom de la justice, car Dieu n'a souffert sur toi que pour les pécheurs. C'est à moi que tu dois les honneurs qui te sont rendus, puisque Dieu serait mort pour moi seul, quand il n'y aurait eu personne au monde. Tu n'existes donc, ô Croix, qu'à cause de moi ; car Dieu ne serait pas mort sur toi, si je n'étais un pécheur. Ma dévotion, innée en moi, t'a toujours invoquée avec tant de confiance, pour que

tu ne permisses pas, ô Croix sainte, que je meure sans confession. Je ne serai pas le premier voleur, qui sur toi se confessa à Dieu lui-même, et puisque nous sommes deux, ce n'est pas à moi à le nier, je ne dois pas non plus être privé de la rédemption qui s'acheva sur toi. Lisard, quand blessé dans mes bras je pouvais te tuer, je t'ai donné le moyen de te confesser, avant que, au bout de courts instants, les liens qui t'attachaient à la vie fussent rompus. Et quoique mourant, je me rappelle ce vieillard. J'attends pitié de vous deux ; vois, Lisard, je vais mourir, vois, Albert, je t'appelle.

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