‹ Théâtre choisi de Calderon;Chapitre 60 sur 165 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

Une chambre chez Fabio.

Laure et Célia par une porte > Marcelle et Sylvie enveloppées de leurs mantes ¡par une autre \ Herrera.

LAURE

O oyez la bien venue dans cette maison !

MARCELLE

Et vous, mon amie, vous y êtes la bien trouvée.

LAURE

Avec une telle visite, il faut bien que je la soye.

MARCELLE

Je pense cependant, que vous allez vous mal trouver de ma visite, car je viens vous donner du souci.

LAURE

J'en aurai jusqu'à ce que je sache comment je pourrai vous servir. Approche ces sièges, Célia ; nous serons mieux ici que sur l'estrade.

herrera (entrant).

Je voudrais savoir, Madame, à quelle heure il faudra venir.

MARCELLE

A la fin du jour, Herrera, tu pourras venir.

HERRERA

Le serein est plus dangereux, à cette heure là. (Il sort.)

MARCELLE

Vous êtes mon amie, belle Laure, vous à qui la nature a donné la noblesse du sang, et l'éclat de l'esprit. En qui mettrais-je plus sûrement ma confiance qu'en vous, qui êtes à la fois mon amie et une personne noble et discrète ?

LAURE

Vous commencez la proposition que vous avez à me faire par des préliminaires si solennels, que j'ai plus d'envie de la connaître que vous de me la faire.

MARCELLE

Sommes-nous seules ?

LAURE

Oui, nous sommes seules. — Célia, laissenous.

MARCELLE

Célia peut nous entendre.

LAURE

Continuez alors.

MARCELLE

Êcoutez-moi avec attention. Mon frère don Félix, Laure, par amitié pour un noble cavalier, qu'il connaît depuis l'âge le plus tendre, l'a amené chez nous ces jours-ci, lorsque Aran juez, sphère sacrée de Philippe IV, renferme la lumière de cette quatrième planète. Il a exercé cette hospitalité si à l'improviste, que, pour le recevoir, la première chose qu'ordonne mon frère, est que je leur cède à tous deux mon appartement, en me retirant dans une petite chambre de la maison, et que j'observe une telle circonspection, que jef demeure toujours cachée à ses yeux, et qu'il ne s'aperçoive pas que je suis dans la maison. Félix pense par cette précaution (mais quel peu de complaisance !) empêcher la médisance de répéter dans Ocana, qu'il amène chez lui un hôte aussi jeune quand il a une sœur à marier. Tout a été tellement arrangé, que je suis retirée dans la chambre dont je vous ai parlé ; même une porte, par où elle communique à l'appartement de Félix, a été cachée par une portière, afin qu'on ne soupçonne pas que la maison s'étend plus loin. C'est par là que Sylvie seule entre et sort pour faire son service. Laissons donc de côté Lisard (c'est le nom de cet ami) qui, sans s'apercevoir qu'il y a une femme dans la maison, y demeure avec mon frère, ne se doutant de rien. Laissons aussi Félix, qui ne pense qu'à une chose, éviter le désagrément que cet ami me parle, ou qu'il me voie. Venons

à moi : voyant le soin minutieux que mon frère prend de me cacher, j'ai pris cette précaution pour une offense. Car il n'y a rien qui blesse la femme la plus retenue comme la défiance, combien s'aveugle, combien est imprudent sur ce point l'honneur ! C'est comme celui qui veut oublier quelque chose, le soin qu'il prend de l'oublier la lui rappelle ; ou comme celui qui étant éveillé veut se forcer à dormir, il appelle le sommeil, mais ses efforts pour dormir le tiennent éveillé ; ou enfin comme celui qui rencontre dans un livre quelques lettres effacées, par cela seul qu'elles sont effacées, il a plus d'envie de les lire. Cette prudence de la part de Félix, mon frère, cette curiosité de la mienne, ou cette destinée de mon étoile, ont éveillé en moi le désir de savoir si notre hôte était aussi spirituel que beau garçon, chose à laquelle je n'aurais pas songé, si on ne me l'avait pas défendu. C'est un héritage que nous a laissé la faute de la première femme. Pour pouvoir lui parler facilement, sans qu'il sût quelle était celle qui lui parlait, j'allai un moment aux jardins qui sont sur le chemin d' Aran juez, où il devait nécessairement passer. Je l'appelai, pensant, Laure, qu'il n'y aurait pas plus de conséquence à lui parler, que de le faire par curiosité ou par fantaisie. Mais, hélas ! que l'entrée est facile' et que le retour est difficile, quand on se jette dans un péril agréable ! La mer peut nous le dire. Par son aspect tranquille, elle parait convier ceux qui viennent la voir ; ses ondes, courant les unes après les autres, paraissent se jouer. Mais quand on se risque sur sa plaine inconstante, on pleure, mais trop tard, sa perfidie et ses fureurs. Moi aussi, .je crus paisible la mer de l'amour, mais à peine eus-je

connu ses caresses, que je sentis ses violences. Vous vous imaginerez que cette tentative n'a abouti qu'à me rendre amoureuse. Mais il y a plus de mal que vous ne pensez. Car je suis ballottée entre l'amour et l'honneur. Aujourd'hui, donc, Lisard racontait tout à Félix (et moi, j'écoutais derrière la porte dont je vous ai parlé). Si (il n'y a pas d'inconvénient à me faire connaître) Célia ne les avait interrompus ; le battant resta fermé ; mais je crains que par la description du visage, car Lisard m'a vue, ou par la précaution que j'ai mise en lui parlant, ou parce qu'il m'a suivie jusqu'auprès de la maison, Félix ne puisse concevoir quelques soupçons. Ainsi, avant que la question ne vienne à s'embrouiller, il m'importe, Laure, de parler à Lisard. Pour cela, j'ai remis un billet à Sylvie, dans lequel je lui dis de venir me voir dans cette maison, où je serai...

LAURE

Assez, vous avez abusé imprudemment de la liberté que vous accorde mon amitié, Marcelle. D'abord, avant d'écrire à ce Lisard, et de le faire venir ici, vous auriez dû réfléchir d'après votre maison aux inconvénients qu'offre celle-ci.

MARCELLE

Déjà, Laure, j'y ai pensé ; et vous n'en avez aucun à redouter.

LAURE

De quelle manière ? Si je...

MARCELLE

Écoutez comment. Votre maison a deux appartements, et la porte de l'un donne sur une autre rue

J'ai dit à Sylvie de l'amener par cete porte, de sorte qu'entrant par un endroit qu'il ne peut connaître, lui surtout qui est étranger, quoique la maison soit la vôtre, que risquez-vous ?

LAURE

Je risque qu'il s'informe, et que ce qu'aujourd'hui il ignore, il le sache demain, et qu'il croie que c'est moi qui suis la femme voilée.

MARCELLE

Je vous prie de remarquer que je dois être en visite et sans ma mante, comme si j'étais chez moi dans votre propre maison.

LAURE

Quand même, parce que c'est vous qu'il verra, je serais à l'abri par cette précaution, comment pourrai-je me garantir contre le danger de l'arrivée de mon père, .qui trouverait un homme chez moi ?

MARCELLE

Faut-il donc qu'il vienne aujourd'hui et qu'il nous surprenne la première fois ? Vous ferez cela pour moi ; c'est un service que je réclame de la noblesse de votre cœur et de votre amitié.

laure (à part).

Puis-je lui dire l'autre inconvénient que je redoute ? Il ne serait pas moins grave que Félix vint ici, et qu'il me trouve l'entremetteuse entre sa sœur et son ami.

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