‹ Théâtre choisi de Calderon;Chapitre 75 sur 165 · SCÈNE XVII · texte numérisé non relu

SCÈNE XVII

Une chambre chez don Félix, lisard, callebasse.

CALLEBASSE

Seigneur» qu'avez-vous ? D'où venez-vous, si tard?

LISARD.

Je ne sais d'où je viens, Callebasse, ni ce que j'ai.

CALLEBASSE

Après être sorti sans moi (chose qui n'est jamais arrivée, et ne s'est jamais faite à un honnête laquais), vous revenez à la maison comme la foudre, presque de grand matin, pâle, furieux, hors de vous, tout changé...

LISARD.

Ne m'achève pas, ne commence pas à me dire des extravagances, mais fais les malles, parce que je dois m'en aller de suite. En attendant que ce moment arrive, passe dans cette autre pièce, vois si je puis parler à Félix.

CALLEBASSE

Il n'est pas à la maison ; car, quoique déjà il soit matin, je crois qu'il n'est pas encore venu se coucher.

LISARD.

Il est bienheureux, lui, d'être allé (qui l'ignore ?) faire la paix avec sa maîtresse ; c'est le bonheur quand on aime bien. Et moi, bien malheureux d'avoir éprouvé tant d'aventures !

CALLEBASSE

Que vous est-il arrivé ?

LISARD.

Ecoute, afin de me laisser tranquille,mais à condition que tu neme donnespas de conseils. Cette dame voilée m'appela par un billet, pour que j'allasse la voir chez elle. J'y fus, et la suivante me guida à travers un jardin, jusqu'à ce que je fusse arrivé à une salle à estrade, où se trouvait la même personne que j'avais vue dans les jardins, aussi belle et aussi intelligente ; je ne t'en dis pas davantage. Aux premières paroles, elle m'adresse tout éplorée je ne sais quelles plaintes, quand son père frappe à la porte. On me fait entrer dans un cabinet, d'où je pus saisir quelques propos, auxquels je ne compris rien ou peu de chose. Car comme j'étais caché, la porte fermée, les voix m'arrivaient confuses, mais non les paroles. Un homme entr'ouvrit la porte, je ramenai mon manteau, et j'empoignai mon épée. Au même instant, on referma la porte par dehors, sans que je pusse voir ni la taille, ni la figure de cet homme. De là, au bout d'un moment, une autre jeune fille, triste et toute troublée, me tira pour me conduire à la rue, en me recommandant de ne rien faire savoir à Félix. Mais maintenant, je suis dans l'incertitude et en proie à des soupçons contradictoires, ne sachant que faire

dans une affaire si étrange. Car si je cache à Félix l'aventure, soupçonnant avec vraisemblance que c'était sa maîtresse, ce serait le payer d'ingratitude, car il aurait un ennemi dans sa maison. Si je lui révèle tout, et que ce ne soit pas sa maitresse, mais une autre dame qui se confie à moi, parler est une infamie indigne d'un gentilhomme. Ainsi entre parler et se taire,* le plus sûr parti est, quand un double risque me menace, de fuir devant l'un et l'autre. Ainsi, par ce moyen, je n'offense point Félix en gardant le silence, ni cette dame en parlant. Allons, prépare mon bagage ; avant que le jour ne se lève, sous prétexte que le mémoire que j'ai présenté au roi ne sert de rien, je vais quitter Ocana, quoique j'y laisse un cœur qui est ma vie, et une beauté qui est mon âme.

CALLEBASSE

Honorable résolution!

LISARD.

Puisque tu m'approuves et que tu ne m'ennuies pas ; prends cet habit de voyage que j'ai fait faire, Callebasse.

CALLEBASSE

Seigneur, je vous baise les mains de bon cœur, non pas tant pour l'habit, quoique ce soit un beau présent, que parce que vous me le donnez tout fait. En attendant que celui qui doit me donner vos effets, se lève, écoutez en deux mots ce qu'un habit tout fait économise. (Il parle en changeant de voix à chaque personnage). « Seigneur maître, combien de vares faut-il pour moi. — Sept et trois quarts. — Mais Quiñones n'en demande que six et demie. — Eh

bien! qu'il le fasse ; mais s'il rend un habit bien fait, je veux me pendre. — Combien de taffetas ? — Huit. — Sept, c'est assez. — Au bas mot, sept et demie. — De toile de Rouen? — Quatre. — Non. — S'il en manque un doigt, je ne puis en sortir. — De soie? — Deux onces, et trente de laine. — De boucassin pour les bords? — Demi-vare. — De treillis ?

— Autant. — De boutons ? — Trente douzaines.

— Trente? — Faudra-t-il les compter? Les rubans, les poches, le fil ; nous trouverons tout cela à la maison. Que votre seigneurie joigne les pieds ; tenez la tête droite ; étendez le bras. — Seigneur maître, sommes-nous à la danse des Matassins ? — Quelle grâce aura ce haut-de-chausses ! — Ecoutez, le pourpoint large des épaules, tombant bien sur le dos, les basques bien arrondies. — Nous avons oublié de compter de la frise pour les basques. — Fournissez-la. — Avec plaisir. Ah ! oui, j'oubliais les renforts. — Faites-en avec ce vieux manteau. — Je vais couper l'habit à l'instant. — Quand me l'apporterez-vous ? Demain, à neuf heures, — Il est déjà une heure, que ce tailleur est en retard ! Sei-

'gneur maître, vous m'avez retenu tout le jour à la maison. — Je n'ai pas pu venir plus tôt. J'étais après une jupe, à laquelle il faut mille morceaux, il ne m'a pas été possible de l'achever. — Ah ! Monsieur, cet ouvrage est bien sec. — Il faut le tremper. — Le haut-de-chausses est bien étroit. — Il est en drap, il n'importe pas, il s'agrandira bientôt. — Ce pourpoint est trop large. — N'importe ; il est en drap, il se rétrécira. — C'est au mieux ; le drap s'élargit ou se rétrécit, selon que le lui commande le tailleur. Le

manteau est court. — Il couvre la jarretière, et aujourd'hui on ne les porte pas longs. — Que vous doit-on ? — Peu, presque rien, vingt pour le haut-dechausses, vingt pour le pourpoint et les manches, dix pour le manteau, trente pour les boutonnières. — Enfin tant d'impertinences, que, soit qu'il m'aille bien ou qu'il ne m'aille pas, quand on me donne un habit tout fait, on me donne le joyau le plus précieux. Je m'en vais disposer les vôtres. L'honneur d'abord, et ensuite la reconnaissance. (Il sort.)

Quelles folies! que n'ai-je ta gaité ! je n'en serais pas arrivé à ressentir les extrémités de la douleur, du trouble et <Ju soupçon. Dieu vous garde, avec votre mante, femme toute de mystères, de précautions, sans que jamais j'aie pu entrevoir la vérité !

CALLEBASSE

(Revenant.) J'ai dit à une servante de me donner votre linge, parce qu'aujourd'hui nous allons en Irlande.

LISARD.

En effet, me voici avant le temps exilé d'Ocana par les artifices d'une femme.

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