‹ Théatre choisi de F.-A. DuvertChapitre 167 sur 199 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

SOPHIE, à la fenêtre, VINCENT, sortant de la boutique

de Poiard,

VINCENT

Qui est-ce qui m'appelle ?...

SOPHIE, à part.

Ah! je respire! Je m'étais trompée. (Haut.) C'est moi.

VINCENT

C'est vous, mademoiselle Sophie I... Comment va la santé, mademoiselle Sophie?

SOPHIE

Très-bien, Monsieur Vincent !... et vous ?

VINCENT

Moi ? je vas comme un homme entièrement démoralisé, mademoiselle Sophie ! Je viens de casser le bocal à la farine de moutarde ; il en est tombé dans tout ce qui est possible, jusque dans le café de monsieur Potard, que je rédigeais dans ce moment-

là ; j'ai remué, j'ai remué... A l'œil ça ne parait pas trop, mais au goût, je crains qu'il ne s'en aperçoive... et c'en serait fait de moi... car il est féroce, cet homme... Je n'ai jamais vu un herboriste plus féroce que celui-là...

SOPHIE

Il n'en a pourtant pas l'air.

VINCENT

Mamzelle Sophie ! si ça n'était pas abuser de votre complaisance, je vous prierais de m'ouvrirla porte ; je voudrais vous parler de ma flamme; et par la fenêtre c'est incommode.

SOPHIE

Mon père m'a défendu de vous recevoir.

VINCENT

C'est indigne I

SOPHIE

Mais il ne m'a pas défendu de sortir, attendez un peu, je descends.

Elle ferme sa fenêtre.

VINCENT, avec joie.

Vous descendez! (ii redescend la scène.) Elle dcsceud ? elle descend pour moi I pour moi, Vincent I Vincent, garçon herboriste I... Elle, fille d'un riche sergent de la garde nationale I! Et moi qui croyais que l'événement de la farine de moutarde était un présage funeste pour toute la journée ! (D*an air capable.) Je me suis complètement abusé I Cet accident ne peut nullement influer sur mon avenir.

SOPHIE, sortant de chez elle.

Me voilà! j'ai bien à vous parler... allez! c'est pour cela que je me suis levée si matin.

VINCENT, d'un ton caretsant.

Ah ! parlez ! parlez !

SOPHIE

J'ai de bien mauvaises nouvelles à vous donner.

VINCENT

Comment ?

SOPHIE

Je pars aujourd'hui même.'

VINCENT

Pour où aller, grand Dieu ?

SOPHIE

Pour aller passer quelque temps dans la famille de mon prétendu.

VINCENT

Qu'entendez-vous par votre prétendu?

SOPHIE

Un jeune homme que je ne connais pas; le fils d'un monsieur qui est notre parent éloigné, et qui est héritier avec mon père d une succession qui allait donner lieu à un grand procès entre eux, lorsqu'ils sont convenus de marier leurs enfants pour ne pas plaider. . . concevez-vous ça ?

Mais où votre père a-t-il la tête ?... Voilà ce que je me demande jour et nuit. Je voudrais savoir où cet homme-là a la tête... Qu'est-ce qu'il dit ?

SOPHIE

Il dit que vous n'avez rien (mouvement d'assentiment de

Vincent) et quc VOUS êtcs ué daus l'obscurité.

VINCENT, d'un air scandalisé.

Comment? dans l'obscurité?... Je suis venu au monde à trois heures de l'après-midi, le 16 de mai...

SOPHIE, rinterrompant.

Mon Dieu ! que vous êtes terrible, monsieur Vincent ! vous prenez tout au pied de la lettre !

VINTCENT.

Vous dites : dans l'obscurité.

SOPHIE

Mon père veut dire que votre famille n'est pas connue.

VINCENT, ûèrement.

Pas connue ?... pas connue? Qu'il s'adresse au Cateau... où je sùîs né, au Cateau, près Cambray (dont Fénelon fut archevêque à son époque), qu'il entre au Cateau ; qu'il interroge la première personne venue ! (n'importe l'âge, quand elle n'aurait que trois ans.) Qu'il demande madame Vincent, tout le monde lui dira: Monsieur ! c'est vrai I la mère est décédée, mais si c'est quelque chose qu'on puisse lui dire... son fils est à Paris, où par les grandes protections qu'il avait, il est entré garçon herboriste chez monsieur Potard, telle rue, tel numéro... Et il viendra dire que mon nom n'est pas connu I!! ceci est de la plus insigne mauvaise foi... Je vais plus loin... je dis que mon nom, à moi, mon nom de Vincent est plus connu que le sien... de Drouillet... Je puis citer des documents historiques sur les Vincent, tandis que je défie votre père de me citer rien de semblable touchant les Drouillet... D'abord, nous avons le tabac Saint-Vincent^ qui jouit de la considération générale ; je n'ai jamais ouï parler du tabac Saint-Drouillet. Il est parfaitement inconnu. Ensuite nous avons Vincent de Paul, qui a inventé les Enfants-Trouvés... On n'a jamais entendu parler de

Drouillet de Paul, qui ait établi le moindre hôpital. (D'an air poié et important.) Je VOUS laisse à tirer les conséquences, Sophie I

SOPHIE

Tout ce que vous me dites là m'afflige, me déses- . père...

YISCEST, M rapprochant d'elle avec sentiment.

Oh ! ce n*est pas mon dessein... Mais quand je vois rinjustice d'un drapier... je sens qu'il y a du sang flamand dans mes veines... On ne connaît pas les Flamands.

SOPHIE

Mais, voyons I N'auriez-vous pas un parent qui pourrait parler à mon père ?

VINCENT

Non I... c'est-à-dire, si... J'ai bien un frère, un frère jumeau, mais je ne l'ai jamais connu. Ma mère m'en a quelquefois parlé... mais d'une manière si singulière, que j'ai lieu de penser que cette excellente femme l'a confié aux soins paternels du Gouvernement, dès sa plus tendre enfance...

SOPHIE, TiTement.

Quoi!... elle l'aurait...

' VINCENT, avec gravité.

L'établissement de Vincent de Paul n'a pas été inventé pour les quadrupèdes... Sophie !

Air du vaudeville de PrévWe et Taconnef.

G^est une armoire, un vaste magasin, Qu'il a fondé dans le but le plus sage ; G^est un'bibliothèque, enfin, Où chacun a le droit d* déposer son ouvrage ; Or, si ma mèrS diaprés ce que Ton croit.

Remit son œuvre à des soins tulélaires, Gerte, elle était d'autant plus dans son droit, Qu'elle en avait deux exemplaires.

Du reste, ce que j'en dis... ça n'est peut-être pas vrai... j'en jurerais bien, mais je ne le parierais pas. Enfin votre père nous sépare aujourd'hui, voilà le fait. (Avec force.) Quaud je disais que ce bocal de farine de moutarde me serait funeste I... hein ? (sopiue va vers le fond.) Jamais ça ne manque, ces choses-là I Règle générale, si en vous levant vous renversez de la farine de moutarde, c'est fini... tout vous manque, tout vous craque.

SOPHIE

Dieu I mon père qui revient I

VINCENT, remontant la scène d'un air eiïrayé.

Mon bourreau !... le voilà!... en grande tenue! tenons-nous â l'écart et cachons-lui mon aversion î

U se place devant la fenêtre et range des herbes.

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