SCÈNE III
LES MÊMES, HARNALI, vêtu d'un mauvais manteau
tout déguenillé,
COMILVA, à part.
Vit-on jamais humain se fagoter ainsi?
Il a l'air d'un voleur à pendre sur la mine.
Haut.
Mon cher, que voulez-vous?
HARNALI.
Je suis dans la débine; On m'a mis à la porte, hier, de mon garni.
Je viens loger chez vous.
COMILVA, d'un air satisfait.
Très-bien ! Restez ici.
JACQUOT, à part.
Au moins c'est un beau trait! s'il n*est pas raisonnable, On ne saurait nier qu'il ne soit charitable.
COMILVA, à Harnali.
Peut-être on vous poursuit? et vous avez été Pris en flagrant délit pour la mendicité?
HARNALI.
Vous avez deviné : l'état est difficile,
On veut qu'un mendiant exerce à domicile ;
Voilà pourquoi souvent on nous fait du chagrin...
Bas à Quasifol.
Vous ne remettez pas, je crois, le pèlerin?
QUASIFOL, bas à Harnali.
Si fait.
lURNALI.
L'oncle n'a pas deviné l'imposture ; Voyez comme un manteau déguise la figure !
Il ne me remet pas..., c'est un vrai coup du ciel ! race des Jocrisse et des Cadet-Roussel !
COMILVA.
Mon ami, faites-moi le plaisir de me dire Comment on vous appelle?
HARNALI.
Il faut vous en instruire?
COMILVA.
Cela semble assez juste; ici je vous reçoi, Et l'on aime à savoir qui l'on traite chez soi ; Ce n'est pas sûrement que votre contenance Ne doive m'inspirer beaucoup de confiance; Mais je serais flatté de savoir voire nom.
Je le veux, je l'exige; allons, répondez!
HARNALI.
JXon !
COMILVA.
Vous voulez le cacher?... N'ayons pas de disputes!
IIARNALÏ. 85
Je suis du bois, mon cher, dont on forme les flûtes... Nous n'en sommes pas moins, tous deux, très-bons amis.
JACQUOT, à part.
D'être bête à ce point il n'est jamais permis.
GOMILYA.
Restez donc avec nous, prenez toutes vos aises, Marchez, taillez, rognez et montez sur les chaises Avec vos pieds crottés, tout cela m'est égal. Voulez-vous vous coucher dans le lit nuptial? Nous coucherons ailleurs... sans savoir qui vous êtes, Voilà des procédés !
HÂRNALI.
Certe, ils sont fort honnêtes.
Mais que disiez-vous donc? Do quel lit nuptial Me parliez- vous ?
COMILVA.
Du mien, de mon lit conjugal, Vous ne savez donc pas? c'est que je me marie Aujourd'hui...
HABNALI.
Quoi ! vraiment?... votre hymen?... 6 furie !
Il jette son manteau.
COMILVA, montrant Quasifol.
Voilà par quel objet mon cœur est confisiqué, ^
J'espère que des vers il n'est pas trop piqué... Qu'en pensez-vous?
HARNALI, criant do toutes ses forces.
Je veux que chez vous on m'arrête.
Puisqu'il en est ainsi.
COMILVA.
Mais perdez- vous la tête?
HARNALI, criant.
Oui, je veux que chez vous on m'arrête à l'instant; Je me nomme Harnali ! je suis un sacripant.
De la société je ne suis plus un membre,
86 HARNALI.
Je veux qu'on me traduise à la sixième chambre.
GOMILYA, à part.
Il a certainement le cerveau dérangé...
A-t-il été mordu par un chien enragé ?
Il veut cacher son nom, et le crie à tue-tête.
HARNALI, criant.
Oui, je suis Harnalî, je veux que l'on m'arrête! Qui de vous me mettra la main sur le collet?
II saisit Jacquot par le coUet et le secoue Tiolemment.
C'est toi que je choisis...
COMILVA,
Lui? non pas, s'il vous plaît; Apprenez que chez moi l'on n'arrête personne.
A part et d'un air désespéré.
Mais quel désagrément cet animal me donne I
HAHNALI, criant toujours.
Je me nomme Harnali I
COMILVA.
Voyez s'il se taira.
HARNALI.
Harnali, le gredin, l'escroc, et cœtera ;
Je suis un scélérat, un gueux, un homme à pendre.
COMILVA.
Al^çà! mon bon ami, tâchons de nous entendre; Si vous désirez tant de vous voir arrêté, A quoi bon implorer mon hospitalité?
Il valait mieux aller au premier corps-de-garde Vous faire simplement empoigner par la garde. Que de venir ici troubler nos doux ébats.
Par vos cris enroués qui n'en finissent pas.
Votre trait d'héroïsme a l'air d'une bêtise...
HARNALI.
Que voulez-vous ? je fais sottise sur sottise.
Comment? un jour d'hymen, la garde entrer ici?
HARNALÏ. 87
mes nobles aïeux! vos fronts en ont rougi I Gomment d'un tel affront supporter la pensée ? Je sorsl... restez tout seul avec ma fiancée; Oui! je vous laisse là... tranquilles... tous les deux.
HÂRNALI.
A part.
Eh! quoi, seuls? tôte-à-tôte? vieillard généreux!