SCÈNE PREMIÈRE
AMÉLIE, JULES, arrivant par le fond.
AMÉLIS.
Je tiens absolument à le savoir, ou je ne vous reparlerai de ma vie.
JULES
Mademoiselle ! qu'exigez-vous de moi?
AMÉLIE
Je veux savoir pourquoi vous nous quittez... D'où vient cette lubie qui vous prend de partir pour Paris, juste au moment où votre présence ici est plus nécessaire que jamais?
JULES
Nécessaire I ... A qui ?
AilCÉLŒ*
A moi. Oui, Monsieur, c'est aujourd'hui, dans un instant peut-être, que M. Montivon va arriver. Ce n'est pas assez que d'être forcée de me marier à un homme que je n'aime pas, qui est maussade, et qui
a Tair d'un imbécile; il faut que, le même jour, vous nous quittiez... Vous qui, depuis trois mois que vous êtes ici, vous êtes fait aimer de toute la maison; vous, le fils d'un ancien ami de mon père ! C'est affreux !
JULES
Eh bien ! charmante Amélie , dussiez-vous me condamner à ne vous revoir jamais, apprenez toute la vérité. (À demi-voix.) J'ai trompé votre père, vous-même, tout le monde.
AMÉLIE, effrayée.
Ah! mon Dieu!...
JULES
Je ne suis pas celui que vous croyez.
AMÉLIE
Est-il possible ! vous n'êtes pas le fils de M. Durand?
JULES
Eh non!... Je suis l'ami de son fils... Ce n'est pas la même chose.
AMÉLIE
Mais cette lettre de M. Durand que vous avez remise à mon père, lorsque vous vîntes vous établir ici, elle était donc fausse?
JULES, TÎTement.
Ah! gardez-vous de le croire. Non! cette lettre était bien de lui. Seulement, c'est son fils qui devait la présenter à votre père ; il m'a fait le plaisir de me la prêter, et voilà comment depuis trois mois...
AMELIE.
Vous êtes ici sous un nom supposé ! ! ! Mais qui donc êtes-vous, Monsieur ?
JULES
Mon nom!... que servirait de vous le dire? Il vous est inconnu ; du moins, je le crois... (a part.) Elle n'est pas huissier.
AMÉLIE
Mais quel motif a pu vous déterminer à employer cette ruse?
JULES
Le plus impérieux de tous... la nécessité. J*étais forcé de me cacher.
AMÉLIE
De vous cacher? (atcc hésUatiôu.) Vous avez donc fait quelque... mauvaise action?
JULES
Pouvez-vous le penser? Non... mais j'ai eu un différend avec la magistrature. J'ai eu la faiblesse... vous Favouerai-je?... j'ai eu la faiblesse défaire de petites lettres de change.
AMÉLIE
Mais si elles étaient petites?
JULES
Ah 1 voilà; mais j'ai suppléé à leur importance par le nombre. Le jour de l'échéance est arrivé, et le Tribunal de commerce (c'est assez ridicule), le Tribunal de commerce... Que vous dirai-je! je venais d'échapper par un espèce de miracle aux... inconvénients de la situation, lorsque je rencontrai Durand ; je lui exposai en deux mots la nécessité où j'étais de me mettre à l'abri des recherches; il m'offrit la lettre que son père lui avait donnée pour le vôtre... Vous savez le reste.
ÀXÉISTB.
Ah ! Monsieur^ je ne saurais vous dire Teffet que cet aveu produit sur moi... (Atec miérèt.) Et qui vous force à partir?
JULES
Âh! je vais vous dire... D'abord, une raison de délicatesse... Oui, si nous restions plus longtemps auprès Tun de l'autre, moi, qui n'ai rien... vous, qui allez vous marier.
AMÉLIE
Je ne vous comprends pas.
JULES
Air : Un page aimait la jeune Adèle.
Ud seul mot suffirait peut-être Pour troubler tout yotre bonheur; Car bien souTent on n'est pas maître D'imposer silence à son cœur.
En pareil cas, je dois le croire.
Quand le cœur est mal affermi, On est plus sûr de la victoire Quand on est loin de l'ennemi.
AMÉLIE
Quoi! c'est là, Monsieur, le motif de votre fuite?
JULES
Ah! ce n'est pas le seul. Non. Je comptais recevoir une somme assez majeure qui m'est due par un homme qui habite TÂlsace, et pour lequel j'ai suivi à Paris une affaire importante. J'espérais par là faire honneur à mes engagements, et implorer de votre père le pardon d'une ruse coupable... Mais, j'ai écrit, et, depuis trois mois, je n'obtiens pas de réponse. Plus de salut pour moi ; car, ce matin, en
HEUR ET MALHEUR. i27
me mettant à la fenôte'e, j'ai cru apercevoir une figure... de sinistre présage.
AMÉLIE
Qui donc?
> JXTIiBS.
Un de mes ennemis... un huissier... , et comme je ne voudrais pas, pour tout au monde, que Texcellent M. Clémançot eût le chagrin de se voir enlever son hôte, je vais au-devant du destin, de peur qu'il ne vienne au-devant de moi.
AMÉLIE
Y pensez-vous?... Mais vous me faites trembler... Comment! on vous. arrêterait?...
JULES
La seule chose qui m'afflige, c'est de laisser, en partant d'ici, une réputation imméritée; mais je me confie à l'avenir : le véritable Durand viendra quelque jour voir votre père... Il vous dira que son ami n'a pas de fortune, mais qu'il a le cœur droit et sincère; qu'il était digne peut-être d'un meilleur sort; et, en faveur du Durand légitime, vons pardonnerez à celui qui a usurpé son nom. Dans une heure je serai à Melun, où j'ai fait arrêter ma place à la diligence, et ce soir je couche à Paris... Vous dire où, c'est ce que j'ignore; mais n'importe... (k part.) N'entends-je pas du bruit? (u «eouie.) Non... La justice me corne aux oreilles.
AIR : Noble damé, pensez à moi.
Un songe a£Freia poursait ma tiq !
Ah ! pour moi quel rêve cruel I Je crois voir Sainte-Pélagie Qui m*o£hre un lit dans son hôtel.
128 HEUR ET MALHEUK.
AMÉUE.
Quoi! Monsieur, tous quittez ces lieux, Et sans me faire vos adieux !
JULES
L'avez-Yous pu penser, grand Dieu!...
Adieu ! belle Amélie, adieu I Adieu !
AMÉLIE
Adieu !
Il sort pendant la ritournelle. Amélie le loit des yeux et redeseend tristement la scène.