‹ Théatre choisi de F.-A. DuvertChapitre 82 sur 199 · SCENE X LES MÊMES, GOQUEREL · texte numérisé non relu

SCENE X LES MÊMES, GOQUEREL

ADOLPHE, i part.

C'est Albert! quel est son projet?

COQUEBEL, saluant.

Monsieur et Madame, enchanté de faire votre connaissance... Eh bien ! Adolphe, tu ne présentes pas ton respect à l'auteur de tes jours?

ADOLPHE, B'inclioant. .

Mon père...

COQUEEEL.

Monsieur Hamelin, je viens chez vous sans façon ; on dit que vous avez bonne table... et que vous recevez parfaitement vos convives.

HAMELIN^

Monsieur, le père de M. Adolphe doit être bien reçu partout...

COQUEREL

Vous habitez un pays délicieux, c'est pour moi la vallée des souvenirs ; c'est ici que j'ai connu la petite Brillant.

MADAME HAMELIN

La petite Brillant!...

COQUEEEL.

Une jeune actrice de la Comédie-Française ; je fus dix-huit-mois son amant avoué...

MADAME HAMELIN

L'amant d'une actrice?...

OOQUSBEL.

Après avoir quitté ma femme.

MADAME HAMELIN

Quitté votre femme !...

GOQUEBEL.

Oui, elle trouvait mauvais que je cumulasse deux affections... Cette petite Brillant vivait alors avec un... La Trémouille, qui dissipa avec elle une fort belle fortune... Tenez, c'est d'elle que me vient ce camée.

MADAME HAMELIN

Monsieur, vous nous faites un aveu un peu leste.

COQUEREL

Vous m'étonnez.

AïKde Mariamne.

Je ne vois dans le mariage Qu'un oontpat de tranquillité ; A rhymen J'applique l'adage :

Ordre public et liberté :

Tant qu'une épouse

N'est pas jalouse,

Oh ! rien n'est mieux :

Restons unis tous deux ;

Mais si cet ange

En diable change,

Alors je suis Pour la paix à tout prix.

C'est tout naturel, ce me semble.

Puisqu'on n'est plus d'accord sur rien, On se quitte : c'est le moyen De vivre bien ensemble.

ADOLPHE

Mais, mon père I...

COQXJERBL.

Mon fils, vous savez les conseils que je vous ai toujours donnés, votre mère m'ennuyait souverainement, je la lâchai...

HAMELIN

Vous la lâchâtes ?

COQUEEEL.

Je la lâchai..., c'est le mot.;.; il est peut-être trivial..., mais il est vrai... J'ai souvent dit à mon fils: Tu es exposé à te marier un jour... dès que ta femme t'ennuiera, tu sais ce qu'a fait ton père.

MADAME HAMELIN^ furieuse.

Mais c*est affreux de donner de pareils conseils à un jeune homme...

COQUEREL

Vous m'étonnez...; du temps de la Régence on n'en faisait pas d'autres ; il y eut un duc de Nivernais, homme d'esprit et de sens, qui lâcha sa femme pour une cause encore plus légère...

MADAME HAMELIN

Oui, on avait de belles mœurs dans ce temps-là !

COQUEEEL.

On vivait bien..., on sacrifiait tout aux plaisirs... Un jour, j'étais chez Sophie Arnould... (je fus aussi son amant en titre.)

MADAME HAMELIN

Ah!

COQUEEEL.

C'est d'elle que je tiens cette topaze. Elle m'en fit cadeau pour un bon mot... Un soir, au sortir de la Comédie-Italienne, il y avait cercle chez Sophie ; j'étais dans son salon, sur un sopha. Elle me dit :

LA. FAMILLE IMPROVISÉE. iOl

prenez une bergère... Je la regardai en répétant le mot bergère... Je lui dis: Laquelle faut-il prendre?... Le mot lui plut infiniment, et de ce jour data notre liaison... Il était assez original de jouer sur le mot à cette époque... C'était M. de Bièvre, le marquis de Bièvre, feu M. le marquis de Bièvre qui avait ressuscité ce genre de plaisanterie.

HAMBLIN.

Ouilescoq-à-râne, ce genre d'esprit m'a toujours paru fort bête et fort ennuyeux.

COQUBEEL.

Vous m'étonnez... J'étais alors dans la belle période de ma vie, les dents fort bien, l'œil à fleur de tête, très-blanc sous le linge, je tenais de l'Hercule et de l'Endymion... on le disait du moins; la Duthé s'en aperçut... je vous parle de la Duthé... J'avais alors vingt mille livres de rentes; nous vivions comme si nous en avions eu quatre cent mille ; nous mangeâmes le capital en un an... quand je fus entièrement plumé, elle me dit, avec ce ton enjoué qui lui allait si bien : mon ami, il faut cesser de nous voir ; je compris le motif et je me retirai. Je dois dire à sa louange, qu'elle ajouta, les larmes aux yeux : mon ami, nous ne nous séparerons pas que vous, n'emportiez une légère marque de mon attachement ; je lui avais donné des diamants pour plus de quatre-vingt mille livres.

HAMEUN.

Et elle vous les rendit?

CX)QUBBEL.

Non, elle me passa au doigt cette petite bague en cheveux, qui pour moi est sans prix... Ça vaut un

192 LA FAMILLE IMPROVISEE.

petit écu : si madame Hamelin le permet, je compte Toffrir à ma bru.

MADATMTR HAHEUK, seaDdalisée.

Monsieur, ma fille ne porte pas de ces sortes de joyaux, elle a été élevée dans des principes de vertu...

COQUERBL.

Vous m'étonnez.

HAMELIN

Alors vous êtes ruiné ?

COQUEBEL.

Pas tout à fait, il me reste quinze cents livres de rente viagère... etj*ai des goûts dispendieux.

HAMELIN

Cependant à votre âge...

COQUEBEL.

Le cœur ne vieillit pas... Il me faut absolument du café, deux fois par jour, du rhum, du cognac, c'est étonnant ce que je consomme de cognac... à mon âge ; il me faut aussi de temps à autre la petite partie fine, et vous pensez bien que ce n'est pas avec quinze cents francs par an que je puis... Dame, je fais quelques petites dettes, j'en suis bien fâché ; si. j'avais de l'argent, je payerais; n'en ayant pas, il faut que chacun s'y prête un peu: aussi, quand mon fils sera marié et qu'il jouira de la fortune de sa mère, à laquelle malheureusement je n'ai pas pu toucher, j'espère bien m'établir chez lui... et chez vous aussi, monsieur Hamelin.

MADAME HAMELIN

Mais, monsieur Adolphe, voilà un père effrayant... un Diogène... un cynique...

LA FAMILLE IMPROVISÉE. i93

COQUEREL

Je n'ai pris ce matin que ma tasse de café... Ne pourriez-vous me faire servir à déjeuner?

MADAME HAMSUN, à son mari.

Allons, il est sans gêne.

HAMELIN, froidement.

Monsieur Adolphe, conduisez votre père dans ce cabinet.

MADAME HAMELTN.

Air : /e reconnais ce militaire.

Ah ! c*e8t un homme épouvantable !

Il est sans mœurs et sans raison ; G^est un vieillard abominable :

Il souillerait notre maison.

ADOLPHE, à part, à Albert.

Mais vois donc quelle est leur furie.

COQUEREL

Va, laisse-les crier haro !

De ma grotesque galerie

Ils n'ont encor qu'un numéro, x

La suite au prochain numéro.

MADAME HAMELIN

Ah ! c'est un homme épouvantable, etc.

ADOLPHE, à Albert, en riant.

Ils te trouvent épouvantable ; Peut-être ont-ils quelque raison. Va, sors, vieillard abominable.

Tu scandalises la maison.

COQUEREL

Ils me trouvent abominable; Peuttôtre ont-ils quelque raison ; Ma confession est blâmable Et leur paraît hors de saison.

HAMELIN

Ah I c*est un vieillard impayable; Et, dans son arrière-saison.

Il est encore assez aimable.

Il distrairait notre maison.

i04 LA FAMILLE IMPROVISÉE.

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