SCÈNE PREMIÈRE GORNARO, MALAGA, PSALMODI
Psalmodi efct endormi, il a un Tiolon auprès de lui. MALA6A, entrant avec Comaro par la droite.
Quoi ! père Gornaro, mais je n'en reviens pas ! Vous ici? dans ces lieux?
Oui, je suis sur tes pas; Oui, Tivoli, ce soir, ouvre à ton bénéfice.
De mes trois francs dix sous j'ai fait le sacrifice ; Pour obtenir un mot, un regard simple et doux, Je t'apporte mon cœur et mes trois francs dix sous.
Un homme marié! Quelle horreur!
CORNARO, avec passion.
Ehl qu'importe!
Beaucoup plus que la loi, la passion est forte ;
Te suivre est mon bonheur, souvent quand je suis seul Je donnerais vingt francs pour être un épagneul, Et malgré mes vieux jours, je crois, miséricorde ! Que j'apprendrais, cruelle, à danser sur la corde,
D'une grosse voix.
Pour te suivre encor là. Si ton cœur le voulait. Que je serais heureux d'être ton beau valet I...
Arrêtez ! quelle voix 1 quels cris d'hit>popotame ! Êtes- vous le cousin du bourdon Notre-Dame?
Non. Quant à mon amour, nous sommes à Paris; La loi sur le cumul n'atteint pas les maris.
Oui, mais l'indigne objet de ce feu ridicule, Le connaissez-vous bien? Moi, je suis funambule; Le hasard à Paris n'a point conduit mes pas, J'y viens pour des projets que l'on ne connaît pas. Répondez I saTez-vous ce qiie c'est qu'une mère ?
GORNABO, un peu étmioë.
La question, ma belle, est extraordinaire.
J'en conviens... Répondez, et parlez sans détour.
GORNARO.
Communément, c'est celle à qui l'on doit le jour.
XALAGA.
Votre réponse est juste ^t pleine de mérite;
Lui serrant Ja nain.
Vous êtes très-malin, je tous en félicite.
GORN ARO, ■Incluant.
De rien!
Ce n'est pas tout, en fait de questions.
J'ai de quoi tous fournir, j'ai des provisions. Dites-moi, savez-vous ce que c'est qu'une femme?
GOBNARO| finemenL
J'en ai quelque soupçon. Demandez à madame Cornaro, vous verrez qu'en mainte occasion...
MALAGA, riaterrompanl TiTeBMat»
Très-bien ; vous le savez.
GORNABO, à part.
Quelle obstination Met-elle à m'adresser des phrases saugrenues, Des questions sans suite, et qui tombent des nues ?
Vous ne devinez pas où je veux en venir?
GORNABO.
De comprendre cela je n'ai pas le plaisir.
C'est pour vous dire donc que j'avais une mère...
GOBNARO.
Eh bien, je m'en doutais, ça c'est très-ordinaire; Même on ne peut venir au monde en sûreté.
Sans avoir accompli cette formalité.
Votre mère ?...
MALAGA, d'un air modeate.
Chantait sur la publique voie.
Il faut prendre l'état que le ciel nous envole.
GOBNABO.
Bon ! Chanteuse en plein vent, c'est an fort bel état.
Surtout quand on l'exerce avec un tel éclat ; D'un pouvoir ombrageux elle bravait l'attaque. Car de la préfecture elle portait la plaque; D'un petit violon en cuivre non doré Le poitrail maternel se trouvait décoré.
Heureuse si sa voix, au son de la cymbale, N'eût jamais entonné que la chanson légale ; Mais dans la politique elle fit un écart; De là tous nos malheurs.
GORNARO, avec seotiment.
J'y prends beaucoup de part.
Un gendarme passait, sa fureur fut sans bornes... Oh! qu'ils sont embôtants ces juges à trois cornes 1
GORNARO.
Je suis de votre avis.
Il empoigna maman, Et le tambour de basque, et tout le tremblement ; Et, d'un air triomphant, il l'emmenait au poste. Lorsqu'une jeune fille au même instant l'accoste...
GORNARO.
Ah I c'est fort dramatique !
Ange échappé du ciel.
Et tombé tout exprès sur le pont Saint-Michel, Un affreux coup de poing, emplâtre salutaire. Est par elle appliqué sur ce nez militaire.
Le gendarme roulant, honteux et tout confus, Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.
GORNARO.
Ce récit est touchant, la chose est bien certaine, II rappelle de loin un vers de La Fontaine ; Mais, n'importe aux Français, le narré d'un tel fait Ferait, étant bien fait, un effet très-parfait. Il faudra voir.
Ma mère, en cette circonstance.
Transportée et de jaie et de reconnaissance, Regarde avec dédain sa plaque de métal, Détache de son sein l'objet préfectoral.
Puis, saisissant la main de sa libératrice : Vous venez de me rendre un énorme service.
Prenez! ceci toujours vous portera bonheur.
Elle est morte depuis, ma mère.
Ah!
Sur rhoDoeur, Et depuis ce temps-là, comme feu Télémaque, Je cours pour découvrir la maternelle plaque ; Je ne puis la trouver. .
C'est avoir du malheur !
On entend Psalmodi ronfler.
Qu'est-ce que j'entends-là? Quel est donc ce ronfleur?
C'est mon pauvre paillasse, un homme assez bizarre, C'est le plus grand dormeur de France et de Navarre. Ce cadeau me fut fait (car c'est un vrai trésor) Par un de mes anciens de Dijon (Côte-d'Or), Riche négociant, ayant le privilège ' De fournir le premier la moutarde au Saint-Siège.
CORNARO, souriant avec malice.
Connu !
Ce... Dijonier, pour plaire aux amateurs, Sait fabriquer un tas de petites liqueurs...
Et pour échantillon, en m'adressant cet homme, U m'envoya pour lui deux sortes de rogome.
L'un extrait de Lucrèce et l'autre de Tudor : Le premier asphyxie et l'autre vous endort.
CORNARO, enchanté.
Mais cela peut servir en mainte circonstance, J'en voudrais posséder un peu de cette essence.
MALAGA, étonnée.
Pourquoi?
CORNARO, avec légèreté.
Mais pour tuer, oui, pour faire mourir.
Selon ses appétits chacun prend son plaisir.
MALAfiA.
Ah ! c'est particulier, vous êtes donc féroce ?
CORNARO, denéme.
Oui, quand je fais du mal mon cœur est à la noce.
HALAGA.
Oh! je n'aurais jamais pensé cela de vous.
CORNARO, de même.
B'one Toix sombre.
Oui, je suis un tyran... mais un tyran pas doux. Il ne faut pas juger Tarbre sur son écorce.
J'ai mérité cent fois qu'on me mtt à la Force, Tel que vous me voyez... aussi de toutes parts. Je ne vois que sergents;., et je rêve mouchards,
TendreiBent.
Et pourtant je vous aime...
HALAGA, riant
Elle est assez étrange Votre transition...
CORNARO, d'un air très^érieux.
J'y suis forcé, mon ange.
Quand je ne trouve pas àjrompre des chrétiens. Je change de sujet, vois-tu? je romps les chiens.
ItALAGA.
C'est fort ingénieux.
Ah ! voici votre frère I Il arrive à propos pour me tirer d'affaire.
Je sors ; en attendant quelques instants plus doux, Je vais tyranniser.
XALAGA.
Bien des choses chez vous.
Cornaro sort par a droite.