SCÈNE V DERBIGNY, ISIDORE, DE LA PIERRE MEULIÈRE
Is'dore porte la barbe complète, cravate de couleur éclatante, gilet d'une mode exagérée à grands carreaux , pantalon et paletot très-courts en nankin.
Le caractère du personnage est complètement transformé ; au lieu de la timidité qui contenait la chaleur de sa nature au premier acte, il a maintenant toute la franchise et l'entrain d'un farceur d'estaminet,
• Air du morceau tV ensemble (d'Adam).
l, c'est I
OaU c'est \ ^ \ l\ voici !
moi, me (
ENSEMBLE. { 0*681 un jour à jamais prospère I
Pour un flis, pour un père, Quel bonheur de se voir ainsi !
ISIDORE, qui est entré vivement et seulement après la première moitié de l'ensemble qui précède» s'est jeté avec une effusion comique dans les bras de son père. — Tout ce mouvement se fait, au troisième plan, sur le seuil de la porte au fond. \
Pour vous prouver cela, Ah ! que tous deux, avec ivresse,
Sur mon cœur, je vous presse.
Bonjour, Monsieur! Bonjour, papa!
Reprise ensemble.
^ , , l lui, le I
^^'' '''' ] moi, me \ ^o»<^» '' «^«•
DEBBIGNY.
Cher ami ! je ne t'attendais que demain.
ISIBOBE, vivement.
Une surprise que je vous ménageais !... Je suis arrivé ici à la petite pointe du jour... Marguerite allait vous réveiller... Moi, je n'ai pas voulu... Ah ! ça m'a coûté, je Tavoue... Mais je me suis dit : Ils rêvent peut-être que j'arrive... ils sont heureux...
ça leur fera deux plaisirs pour un, et pour ne pas perdre de temps, j*ai été revoir le parc, la plaine, les environs... Et en revenant, pour vous préparer tout doucement, sans secousse, à mon retour, j'ai tiré un coup de fusil dans le jardin.
DE LA PIEBBE MBULIÈBE.
C'était lui !... Il appelle cela sans secousse !
DEBBIGNY, aTec joie.
N'importe, le voilà !
ISIDOBE.
Oui, me voilà!... en chair et en os... (maat.) Plutôt en os qu'en chair; mais... les bons coqs ne sont jamais gras.
DEBBiaNT, étonaé.
Bons coqs !
DE LA PIEBBE MEULIÈBE.
Âh çà! mais comment diable es-tu fagoté?
ISIDOBE.
Fagoté? Et comment voulez -vous donc que je sois?
DEBBIGNY.
En effet, dans ma joie, je n'avais pas remarqué!...
ISIDOBE, se dandinant d'un air Mtitfait, et mettant la main dans
ses goussets.
Tenue suprême!.... genre mouscatchini!... espoir de la France!...
DE LA PIEBBK MEULIÈBE.
Ah! c'est là... la mode actuelle... à Paris?
ISIDOBE.
Pour la bonne société, bien entendu...
DE LA PIEBBE MBTTLliBE.
C'est bien surprenant.
DERBIGNY, embarraBsé.
Non... pas trop. (Il cherche à changer la conversation.) Et le
travail ? comment gouvernons-nous le travail ?
ISIDOBB.
Ah papal... parfait I inscriptions en poche... examen... vainqueur. Mes examinateurs ont été frappés de stupeur en m'interrogeant.
Il remonte en faitaat une pirouette aur lui-même. DEEBiamr, à de UMerro Meulière*
J'en étais sûr ; vous voyez I...
DE LA PIEBBE KEULIÈBB.
Laissez ! je le scrute... je le scrute...
ISIDOBE, à part.
Le fait est qu'ils ont été pas mal surpris. (Redeeceadant à droite. — Haut.) Je travaille mes auteurs... douze heures par jour.
De La Pierre Meulière descend à droite ; il esavioe Isidore en passant
derrière lui.
DERBIGNY.
Douze heures!
ISIDORE
Quelquefois vingt-quatre, souvent moins, jamais plus!
DERBIGNY.
Et tu n'as pas fait de mauvaises connaissances ?
ISIDORE, reprenant le milieu.
Pas une, papa ! Elles sont toutes bonnes ; toutes de première qualité.
DERBiaNT.
Enfin, tu as suivi mes conseils ?
ISIDORE
A la piste, papa !
i88 UN DOCTEUR EN HERBE,
DBEBIGNY.
Et je suis sûr que tu t'en es applaudi ?
ISIDORE
A trois reprises, papa !
DE LA PIERRE MEULIÈRE, TiremeDt.
Je Tai scruté !... je trouve que ses allures, ses manières... (AT«idore,) Tu t'es donc déluré ?
ISIDORE , lui donnant une tape sur le yentre.
Un peu ! En italien, un pocol
DERBIGNY.
Toi, qui avais de la timidité, de la réserve... qu'astu fait de tout cela ?
ISIDORE
Ma timidité, je l'ai usée ; et comme je ne m'en servais plus, je l'ai cédée à un de mes amis, un étudiant de première année ; quant à la réserve, c'est autre chose ; on n'en est qu'à 55 ans, d'après la loi sur la garde nationale : je n'ai pas l'âge ; j'attends.
DE LA PIERRE MEULIÈRE, riant.
Ah ! parfait... il est gai... décidément je crois qu'il s'est formé ! Mais qu'est-ce que c'est que cette barbe affreuse ?
Ah ! monsieur de La Pierre Meulière, j'ai l'amourpropre de croire qu'il n'y a rien à dire sur ma barbe, qui a fait bien des jaloux dans le onzième arrondissement (à part) sans compter les jalouses.
DERBIGNY, à de La Pierre Meulière.
Mon ami, c'est l'usage, les jeunes gens la portent.
DE LA PIERRE MEULIÈRE
L'usage, l'usage! s'il était sapeur ou Turc, je le
comprendrais, mais à un futur avocat, cette fourrure ?
ISIDOBE.
Précisément I voyez Lycurgue, qui certainement n'était ni un sapeur, ni un Turc, et qui môme était un professeur de droit très-distingué... se rasait-il? Jamais !... Jamais Lycurgue ! jamais Lycurgue !
DEBBIGNY, k de La Pierre Meulière.
AU fait je n'ai pas ouï dire...
DE LA PIEEBE MEULIÈBE.
Il se peut, il se peut,
ISIDOBE.
Et Solon ? qui n'était pas un gamin, se faisait-il la barbe? Jamais I... Jamais Solon ! Jamais Solon !
DEBBIGNY, imitant son geste et sou infleiion.
Jamais Solon ! Jamais Solon !
DE LA PIEBBE MEULIEBE.
Je ne dis pas...
ISIDOBE.
Et Cicéron?un avocat cependant... et qui pinçait le latin un peu chicanda7*dement!,,,
DE LA PIEBBE MEULIÈBE.
Chican ?...
ISIDOBE.
Dardëment...
DEBBIGNY, à de La Pierre Meulière.
Dardëment, mon ami !
DE LA PIEBBE MEULIÈBE.
Quel est cet odieux adverbe ?
ISIDOBE.
Il est peut-être inconnu ici ? Je m'honore de l'arborer le premier et de le faire flotter sur ma ville
natale. (U se décourre et agite ton chapeau en l'air.) Ce qui n^est
pas une faveur légèrement chocnosophe /
DE LA PIERRE MEULIÈRE
Ah ça ! mais il parle une langue ?,..
ISIDORE
C'est la langue du palais.
DERBiamr, à de La Pierre Meulière.
La langue du palais, mon ami ; vous n'êtes pas jurisconsulte, ni moi... voilà. pourquoi, vous ne...
DE LA PIERRE MEULIÈRE
Cette explication me satisfait.
ISIDORE, à de La Pierre Meulière.
Ah ! sac à papier, pardonnez-moi! Et mademoiselle Pauline, comment se porte-t-elle ?
DE LA PIERRE MEULIÈRE
Très-bien ! elle est ici !
ISIDORE
Voilà deux ans que je ne l'ai vue... elle doit être un peu chouette, à présent !
DE LA PIE;&RE meulière, surpris.
Ma fille chouette ?
DERBIGNT.
C'est la langue du palais.
DE LA PIERRE MEULIÈRE
Ah! oui!... j'oublie toujours!... Pourquoi les avocats ne parlent-ils pas comme tout le monde ? c'est une étude qui doit être bien aride, (ii remonte et appelle.) Pauline ! Pauline !
DERBiaNY, bat à Isidore.
J'ai l'idée que tu n'as plus peur des demoiselles, maintenant.
UN DOCTEUR EN HERBE. m
Pardon!... il y en a qui m'épouvantent encore beaucoup.
BEBBIGNY.
Lesquelles ?
ISIDORE
Les vieilles.