ACTE IV, SCENE II. i5i
Mais faites observer qu'aucun ne nous écoute. Théodore, faisant signe à Leonor , qui va voir si personne n'écoute.
Soignez-y, Leonor.
Le Prince.
Vous avez veu, ma sœur, Mes plus secrets pensers jusqu'au fond de mon cœur, Vous sçavez les efforts que j'ay faits sur moy-mesme Pour secouer le joug de cette amour extrême, Et retirer d'un cœur indignement blessé Le traict empoisonné que ses yeux m'ont lancé. Mais, quoy que j'entreprenne, à moy-mesme infidèle, Contre mon jugement, mon esprit se rebelle; Mon cœur de son service à peine est diverty Qu'au premier souvenir il reprend son party : Tant adedroictsurnous, malheureux que nous sommes^ Cet amour, non amour, mais ennemy des hommes ! J'ay, pour aucunement couvrir ma lâcheté, Quand je souffrois le plus, feint le plus de santé. Rebuté des mespris qu'elle a faits d'un esclave, J'ay fait du souverain, et j'ay tranché du brave; Bien plus, j'ay, furieux, inégal, interdit, Voulu pour mon rival employer mon crédit. Mais, au moindre penser, mon ame transportée Contre mon propre effort s'est toujours révoltée, Et l'ingrate beauté dont le charme m'a pris Peut plus que ma colère et plus que les mépris. Sur ce qu'Octave enfin, hier, me tîst entendre. L'hymen qui se traictoit, du duc et de Cassandre, Et que ce couple heureux consommoit cette nuict.
Octave.
Pernicieux advis, helas! qu'as-tu produit?
i52 VENCESLAS.
Le Prince.
Succombant tout entier à ce coup qui m'accable, De tout raisonnement je deviens incapable. Faits retirer mes gens, m'enferme tout le soir, Et ne prends plus advis que de mon desespoir; Par une fausse porte, enfin, la nuict venue, Je me dérobe aux miens, et je gagne la rue. D'où, tout soin, tout respect, tout jugement perdu. Au palais de Cassandre en mesme temps rendu, J'escalade les murs, gaigne une gallerie. Et, cherchant un endroit commode à ma furie, Descends sous l'escalier, et dans l'obscurité Prépare à tout succez mon courage irrité. Au nom du duc, enfin, j'entends ouvrir la porte. Et, suivant à ce nom la fureur qui m'emporte. Cours, éteins la lumière, et, d'un aveugle effort, De trois coups de poignard blesse le duc à mort. Théodore, effrayée, s' appuyant sur Leonor. Le duc? qu'entends-je ? helas !
Le Prince.
A cette rude atteinte, Pendant qu'en l'escalier tout le monde est en plainte, Luj, m'entendant tomber le poignard sous ses pas, S'en saisit, me poursuit et m'en atteint au bras. Son ame à cet effort de son corps se sépare, Il tombe mort.
Théodore.
O rage inhumaine et barbare!
Le Prince.
Et moy, par cent destours que je ne cognois pas, Dans l'horreur de la nuict ayant traisné mes pas. Par le sang que je perds mon cœur enfin se glace,