‹ Théâtre choisi de J. de Rotrou (volume 2)Chapitre 82 sur 183 · ACTE II, SCENE III. ia · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE III. ia

Théodore.

La retenir, mon frère, après l'avoir bannie ?

Le Prince.

Ha ! contre ma raison servez sa tyrannie, Je veux desadvoûer ce cœur séditieux, La servir, l'adorer, et mourir à ses yeux. Privé de son amour, je cheriray sa haine. J'aymeray ses mépris, je beniray ma peine. Se plaindre des ennuis que causent ses appas, C'est se plaindre d'un mal qu'on ne mérite pas. Que je la voye au moins si je ne la possède. Mon mal chérit sa cause, et croist par son remède. Quand mon cœur à ma voix a feint de consentir. Il en estoit charmé, je l'en veux démentir; Je mourois, je brûlois, je l'adorois dans l'ame, Et le Ciel a pour moy fait un sort tout de flame. Allez... Mais que fais-tu, stupide et lâche amant! Quel caprice t'aveugle? as-tu du sentiment? Rentre, Prince sans cœur, un moment en toy-mesme. Me laissez-vous, ma sœur, en ce desordre extrême?

J'allois la retenir.

Le Prince.

Hé ! ne voyez-vous pas Quel arrogant mépris précipite ses pas?

Avec combien d'orgueil elle s'est retirée ? Quelle implacable haine elle m'a déclarée? Et que m'exposer plus aux foudres de ses yeux. C'est dans sa frénésie armer un furieux? De mon esprit plutost chassez cette cruelle, Condamnez les pensers qui me parleront d'elle. Peignez-moy sa conqueste indigne de mon rang,

Et soustenez en moy l'honneur de vostre sang.

Théodore.

Je ne vous puis celer que le traict qui vous blesse Dedans un sang royal treuve trop de foiblesse ; Je voy de quels efforts vos sens sont combattus, Mais les difficultez sont le champ des vertus ; Avec un peu de peine on achepte la gloire. Qui veut vaincre est desja bien prés de la victoire. Se faisant violence, on s'est bien-tost dompté. Et rien n'est tant à nous que nostre volonté.

Le Prince.

Helas! il est aysé de juger de ma peine Par l'effort qui d'un temps m'emporte et me rameine, Et par ces mouvemens si prompts et si puissans Tantost sur ma raison et tantost sur mes sens; Mais, quelque trouble enfin qu'ils vous fassent paroistre, Je vous croiray, ma sœur, et je seray mon maistre, Je luy laisseray libre et l'espoir et la foy Que son sang luy deffend d'élever jusqu'à moy; Luy souffrant le mépris du rang qu'elle rejette, Je la perds pour maistresse, et l'acquiers pour sujette; Sur qui regnoit sur moy j'ay des droicts absolus. Et la punis assez par son propre refus. Ne renaissez donc plus, mes fiâmes estouffées. Et du duc de Cueilande augmentez les trofées. Sa victoire m'honore, et m'oste seulement Un caprice obstiné d'aimer trop bassement.

Quoy! mon frère, le duc auroit dessein pour elle?

Le Prince.

Ce mystère, ma sœur, n'est plus une nouvelle; Et mille observateurs que j'ay commis exprez

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