‹ Théâtre choisi de J. de Rotrou (volume 2)Chapitre 90 sur 183 · ALEXANDRE, LE DUC · texte numérisé non relu

ALEXANDRE, LE DUC

Alexandre.

Duc, un trop long respect me taist vostre pensée, Nostre amitié s'en plaint et s'en trouve offensée ; Elle vous est suspecte, ou vous la violez. Et vous me dérobez ce que vous me celez ; Qui donne toute une ame en veut aussi d'entières, Et, quand vos interests m'ont fourny des matières, Pour les bien embrasser, ce cœur vrayement amy Ne s'est point contenté de s'ouvrir à demy. Et j'ay, d'une chaleur généreuse et sincère, Fait pour vous tout l'effort que l'amitié peut faire. Cependant vous semblez, encor mal asseuré, Mettre en doute un serment si sainctement juré ; Je lis sur vostre front des passions secrettes, Des sentimens cachez, des atteintes muettes, Et, d'un œil qui vous plaint, et toutefois jaloux, Voy que vous reservez un secret tout à vous.

i34 VENCESLAS.

Le Duc.

Quand j'ay creu mes ennuis capables de remède, Je vous en ay fait part, j'ay reclamé vostre aide. Et j'en ay veu l'effect si bouillant et si prompt Que le seul souvenir m'en charme et me confond ; Mais, quand je croy mon mal de secours incapable. Sans vous le partager il suffit qu'il m'accable ; Et c'est assez et trop qu'il fasse un malheureux. Sans passer jusqu'à vous et sans en faire deux.

Alexandre.

L'amy qui souff're seul fait une injure à l'autre, Ma part de vostre ennuy diminuera la vostre : Parlez, Duc, et sans peine ouvrez-moy vos secrets, Hors de vostre party je n'ay plus d'interests ; J'ay sceu que vostre grande et dernière journée Par la main de l'amour veut estre couronnée; Et que, voulant au roy, qui vous en doit le prix, Déclarer la beauté qui charme vos esprits, D'un frère impétueux l'ordinaire insolence Vous a fermé la bouche et contraint au silence; Souffrez, sans expliquer l'interest qu'il y prend, Que j'en aille pour vous vuider le différend, Et ne m'en faites point craindre les conséquences : Il faut qu'enfin quelqu'un reprime ses licences, Et, le roy ne pouvant nous en faire raison. Je me treuve et le cœur et le bras assez bon ; Mais, m'offrant à servir les ardeurs qui vous pressent. Que j'apprenne du moins à qui vos vœux s'adressent.

Le Duc.

J'ay veu de vos bontez des effects assez grands, Sans vous faire avec luy de nouveaux différends, Sans irriter sa haine, elle est assez aigrie.

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