‹ Théâtre choisi de J. de RotrouChapitre 143 sur 186 · GENEST, SEUL, REPASSANT SON ROOLE ET SE PROMENANT · texte numérisé non relu

GENEST, SEUL, REPASSANT SON ROOLE ET SE PROMENANT

<(^'Il seroit, Adrian, honteux d'estre vaincu; Si ton Dieu veut ta mort, c'est déjà trop vescu ; J'ay veu, Ciel, tu le sçais, par le nombre des âmes Que j'osaj t'envoyer par des chemins de fiâmes, Dessus les grils ardens, et dedans les taureaux, Chanter les condamnez et trembler les bourreaux. »

(// répète ces quatre vers.) «. J'ay veu, Ciel, tu le sçais, etc. »

(Et puis, ayant un peu resvé et ne regardant plus son roole, il dit :) Dieux, prenez contre moy ma defence et la vostre : D'effet comme de nom je me treuve estre un autre ; Je feints moins Adrian que je ne le deviens, Et prends avec son nom des sentimens chrestiens ; Je sçay (pour l'éprouver) que, par un long étude, L'art de nous transformer nous passe en habitude; Mais il semble qu'icy des veritez sans fard Passent et l'habitude et la force de l'art, Et que Christ me propose une gloire éternelle, Contre qui ma défense est vaine et criminelle ; J'ay pour suspects vos noms de dieux et d'immortels ; Je répugne aux respects qu'on rend à vos autels; Mon esprit, à vos loix secrettement rebelle, En conçoit un mépris qui fait mourir son zèle,

i86 SAINT GENEST.

Et, comme de profane enfin sanctifié, Semble se déclarer pour un crucifié.

Mais où va ma pensée, et par quel privilège Presque insensiblement passay-je au sacrilège, Et du pouvoir des dieux perds-je le souvenir? Il s'agit d'imiter, et non de devenir.

(Le ciel s'ouvre avec des fiâmes, et une voix s'entend, qui dit :)

Poursuy, Genest, ton personnage.

Tu n'imiteras point en vain ; Ton salut ne dépend que d'un peu de courage,

Et Dieu t'y prestera la main.

Genest, étonné, continue.

Qu'entends-je, juste Ciel, et par quelle merveille, Pour me toucher le cœur, me frappes-tu l'oreille? Souffle doux et sacré, qui me viens enflâmer. Esprit saint et divin qui me viens animer. Et qui, me souhaittant, m'inspires le courage, Travaille à mon salut, achevé ton ouvrage ; Guide mes pas douteux dans le chemin des cieux, Et pour me les ouvrir dessille-moy les yeux. Mais, ô vaine créance et frivole pensée. Que du ciel cette voix me doive estre adressée ! Quelqu'un, s'appercevant du caprice où j'estois. S'est voulu divertir par cette feinte voix, Qui d'un si prompt effet m'excite tant de flâme. Et qui m'a pénétré jusqu'au profond de l'ame. Prenez, dieux, contre Christ, prenez vostre party , Dont ce rebelle cœur s'est presque départy; Et toy, contre les dieux, ô Christ, prens ta défense, Puis qu'à tes loix ce cœur fait encor résistance, Et dans l'onde agitée où flottent mes esprits

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