‹ Théâtre choisi de J. de RotrouChapitre 46 sur 186 · ACTE III, SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE III, SCENE II

Juge combien ma mort esbranle ta couronne. Previen avec honneur ce honteux accident, Romps ce qu'on t'osteroit, perds tout en me perdant, Respands sur l'univers le mal qu'il te prépare, Trouble les elemens, tonne, espuise Lypare, Fay voir le monde en feu de l'un à l'autre bout, Et ne fay qu'un brasier, mais qui consomme tout.

Philoctete.

Mais vous, puis qu'en vous seul nostre salut se fonde. Conservez vous plustost pour conserver le monde. Et cherchez dans le sein de ce moite élément A ceste extresme ardeur quelque soulagement.

Hercule.

Ce fleuve m'a receu dans ses grottes profondes, Mais autour de mon corps j'ay veu bouillir ses ondes, Et ce brasier est tel, dont je me sens attaint. Qu'il peut tout enflammer et que rien ne Festeint. J'ay du sang de Lychas ces flammes arrosées. Mais j'ay sur moy, sans fruict, ses veines espuisées, Et ce tourment, qu'un Dieu ne pourroit supporter, S'accroist par le secours que j'y veux apporter. Moy qui d'un seul regard fay trembler les monarques. Qui force les enfers, qui desarme les Parques, Qui fus tousjours vainqueur, je succombe à mon tour. Et ce n'est pas un fer qui me prive du jour! Pour sauver dumespris ma constance abbatuë. Je ne puis exalter Fennemy qui me tue; Je combats sans effect d'invisibles eff"orts. Et ce n'est pas un mont qui m'escrase le corps. Je me sents estouff"er, je ren l'ame, et ma fosse N'est pas souz Pelion, souz Olimpe ou souz Osse. Je doute de quel traict la mort touche mon cœur,

Je me trouve vaincu sans sçavoir mon vainqueur,

Et je meurs, ô mal-heur sur tous incomparable,

Sans pouvoir en ma mort faire un coup mémorable !

O Ciel! ô dieux cruels! ô severe destin!

O d'une belle vie honteuse et lâche fin !

Une femme sans plus sera victorieuse

D'une si noble vie et si laborieuse!

S'il estoit résolu par les arrests du sort

Que ce sexe impuissant fust autheur de ma mort,

La haine de Junon devoit m'estre funeste ;

C'est une femme aussi, mais son estre est céleste.

Au lieu que je péris, non contre son souhait,

Mais par une autre qu'elle et mesme qu'elle hait.

Peux-tu, foible Junon, vanter ceste journée

Et voir d'un œil content finir ma destinée?

Une autre a sur ma perte estably son bon-heur,

Une mortelle main t'a ravy cet honneur.

Une femme à ta honte accomplit son attente.

Sa haine a son effect, la tienne est impuissante

Agis.

O cieux! quel changement, quelle noire couleur Dessus ce front mourant figure sa douleur ! Acquérez, grand héros, une dernière gloire, Vous aurez tout vaincu gaignant ceste victoire. Par l'air, la terre et l'onde, assailly vainement. Il vous reste à dompter le dernier élément; Un repos glorieux suivra ce long martire. Et vous avez vaincu quelque chose de pire.

Hercule.

Pleut à mon père, helas ! que ce mal-heureux corps Du lyon de Nemée eust senty les efforts 1 Que ne fut-il en proye au portier de PAverne,

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