ACTE IV, SCENE I. 5i
Et de ce qu'il estoit faire comparaison?
D'où me naist ceste peste, et quel est ce poison?
Cerbère l'a versé, jadis ce monstre esclave
Fit escumer icy sa venimeuse bave.
Ou c'est du sang mortel qui de l'hidre jallit ,
Et que ce traistre esprit peut-estre recueillit.
De mes nerfs les plus forts ceste peste dispose,
Et presque à mes regards mes entrailles expose.
Moy mesme je m'ignore en ce triste accident,
Et ce qui fut Alcide est un bûcher ardent.
Philoctete.
Que ne m'est ce poison également funeste! Que ne puis-je avec vous partager ceste peste! Ou que par mon trespas ne puis-je à l'univers Conserver le vangeur de ce siècle pervers!
Est-ce donc là ce bras dont les faits sont si rares, Ce vainqueur des tyrans, cet effroy des barbares. Ce fléau de révolte et des rebellions, Ce meurtrier de serpens, ce dompteur de lyons? Suis-je ce mesme Alcide? Ay-je de ces espaules Pour le secours d'Atlas soustenu les deux pôles? Resisterois-je encor à ce faix glorieux, Et parois-je en ce point estre du sang des dieux? Non, non, par ceste mort qui borne ma puissance. Un mortel sera creu l'autheur de ma naissance, Et ceux qui m'adoroient m'estimeront en fin Le fils d'Amphitrion, et non pas de Jupin. O cruelle douleur! ô tourment ! ô martyre ! Ce lieu brusle desja de l'air que j'y respire. La place autour de moy fume de toutes parts. Et ces humides fleurs seichent à mes regards.
Tranchez, cruelles sœurs, ceste fatale trame Qui ne peut consommer, qui résiste à la flame, Achevez de mes jours le pénible fuseau Et de toutes vos mains pressez-y le ciseau; Je ne troubleray point vos ténébreuses rives. O remède trop lent ! ô filles trop tardives 1 Quoy! mon mal par la mort ne peut estre allégé, Et pour ne mourir point il faut vivre enragé !
Philoctete.
Jusqu'au dernier souspir ce grand cœur doit paroistre, Soyez, soyez Alcide en finissant de l'eslre ; Monstrez un esprit fort en un corps abbatu, Et que vostre douleur cède à vostre vertu.
Hercule.
D'un regard de pitié daigne percer la nuë. Et sur ton fils mourant arreste un peu ta veuë : Voy, Jupin, que je meurs, mais voy de quelle mort. Et donne du secours ou des pleurs à mon sort. J'ay toujours deu ma vie à ma seule defîence. Et je n'ay point encor imploré ta puissance. Quand les testes de l'hydre ont fait entre mes bras Cent replis tortueux, je ne te priois pas ; Quand j'ay, dans les enfers, affronté la mort mesme^ Je n'ay point reclamé ta puissance suprême. J'ay de monstres divers purgé chaque élément Sans jetter vers le ciel un regard seulement; Mon bras fut mon recours, et jamais le tonnerre N'a, quand j'ay combatu, grondé contre la terre ; Je n'ay rien imploré de ton affection.
Et je commence, helas! ceste lasche action. Aux prières en fin ce feu m'a fait résoudre. Et pour toute faveur j'implore un coup de foudre.