‹ Théatre choisi de L.-B. PicardChapitre 120 sur 426 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

DURVIILE, AUGUSTE.

AUGUSTE

Vous m'avez demandé, mon oncle?

OURVILLB.

Oui, monsieur, j'ai une conversation très sérieuse à avoir avec vous.

AUGUSTE, lui remettant de$ lettret.

Mon oncle, voici des lettres.

pURVlLLB.

C*est bon, je les lirai. Monsieur, lorsque par égard pour mon frère, par amitié pour vous, je con^ sentis à vous admettre dans ma maison, j'ai dû penser que je trouverais le prix de ma conduite dans votre reconnaissance.

AUGUSTE

Je ne crois pas, mon oncle, avoir trompé votre espoir.

DORVILLE

. Pardonnez-moi, monsieur. D'abord admis par moi dans mon amitié, dans ma confiance, vous vous permettez de critiquer mes opérations.

AUGUSTE

Il ne m'appartient pas sans doute de vous donner

118 DUHAUTOOURS. •

des conseils, mon oncle; mais ne serais-Je pas coupable, si je vous cachais mes sentiments? Voyez ces vrais négociants, ces banquiers, dont tout Paris, dont toute la France chérit etbénit la fortune, aussi sévères pour le débiteur de mauvaise foi, qu'indulgents pour l'hoonéte homme victime des circonstances, s*unissant ensemble pour relever le crédit, ranimer la confiance, honorer leur patrie chez l'étranger, et la délivrer de cette troupe d'usuriers qui spéculaient sur le malheur des temps; un luxe bien entendu, des spéculations grandes, utiles; l'encouragement de l'agriculture, des arts, des manufactures; voilà leurs titres à l'estime, à la reconnaissance publique. Pouvezvous me blâmer, mon oncle, quand je n'ai d'autre désir que de vous voir marcher sur les traces de ces hommes vraiment respectables?

DURVILLB.

Qu'est-ce à dire?... Sachez, monsieur, que le devoir d'un commis, car vous êtes le mien, est de suivre aveuglément les volontés de celui qui l'emploie.

AUGUSTE

Si vous m'en voulez pour avoir intercédé en faveur de M. Delorme auprès de vous?

DURVILLfi.

Ah! voilà ce que j'attendais. Prenez encore le parti de M. Delorme.

AUGUSTE

Riche comme vous l'êtes, pouvez-vous pour une somme...

DURVILLE

Et oui vous a dit, s'il vous plaft, que j'étais si riche? Avez-vous compté avec moi?

AUGUSTE

Pardon, mon oncle; mais vos entreprises, vos dépenses, vos fêtes...

DURVILLB.

Croyez-vous que ce soit pour mon plaisir que je donne ces fêtes? Ne voyez- vous pas que tous ces bals, ces réunions, ces dépenses sont nécessaires pour augmenter, pour conserver mon crédit? Vou^ ne vous formez pas du tout, en vérité ; j'en snis fâché pour vous, mais vous n'entendrez jamais rien au commerce. Revenons à M. Delorme,

ACTB I, SCÈNE VU. 119

aux reproches nombreux que j*ai à yous faire; ils ont surtout pour objet votre conduite, yos mœurs.

AU6USTB.

Mes mœurs» mon oncle 1

DURVILLE

Oui, monsieur, vosmœurs. Pourquoi, lorsque j*ai du monde à dfner, vous esquiver toujours au dessert? Lorsqu'à force d*instaoces, vous voulez bien nous honorer de votre présence, on vous voit debout près de la cheminée, répondant par monosyllabes, et feuilletant je ne sais guelle brochure, comme pour distraire votre ennui.

AUGUSTE

Ces torts sont réels, sans doute ; mais vous parliez de mes mœurs.

DURVILLE

Précisément. Vous dédaignez ma société pour celle de M. Delorme. Quand vous avez refusé une place au spectacle dans la loge de votre tante, on vous aperçoit aux troisièmes avec M. et mademoiselle Delorme.

AUGUSTE

Pourriez-vous blâmer ma liaison avec une famille respectable.

DURVILLE

Mais est-il aussi respectable le motif qui vous attire chez cet ennuyeux honnête homme? Voilà de nos philosophes du jour, qui condamnent avec amertume les actions des autres, et qui cherchent à séduire les femmes, les filles de ceux qu'ils appellent leurs amis.

AUGUSTE

Qui? moi, grand Dieu 1 la séduire I

Et quel serait votre but? Vous ne pouvez pas songer à Tépouser?

AUOUSTB.

Et pourquoi ne songerais-je pas à Tépouser?

DURVILLE

Plaft-il ! mais vous avez donc perdu tout à fait la tête? Vous marier, à vingt ans, sans état, sans fortune I Et à qui? A la fille d'un petit marchand, d'une intelligence très bornée, dont les affaires sont considérablement dérangées I Par toute Tau-

123 DUHAUTCOURS.

torilé que je puis avoir sur vous, monsieur, je vous défends de remettre les pieds chez M. Delorme.

AUGUSTE

Ah! mon oncle, combien vous êtes changé pour moi depuis que ce M. Duhautcours s*est établi votre conséiL

DURVILLB.

Vous en voulez beaucoup à M. Duhautcours.

AUGUSTE

N'est-ce pas lui qui m'a enlevé votre amitié, votre confiance ? Ai-je rien fait pour m'en rendre indigne? Et cependant... mais je vois quejevous irrite; je sors. Si mes assiduités chez M. Delorme ne servent qu'à vous aigrir contre lui, il faudra bien que je cesse de le voir; mais n'est-ce pas me faire cruellement acheter l'asile que vous m'avez offert? (// sort.)

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