SCÈNE XXIII EUGÈNE, LEROND, MADAME MUSARD, SOPHIE
LEROND, en entrant.
Qu'il ne s'en aille pas, je remonte en voiture sur-le-champ. Me voilà. Bonjour, Eugène. J'ai le temps de vous rendre compte de mes courses. Du fond de mon fiacre je viens d'apercevoir Musard lisant je ne sais quelle affiche au coin de la rue, sous son parapluie, car il commence à pleuvoir. Bonnes et mauvaises nouvelles. D'abord, point do procès avec votre beau-frère ; il y a deux ans qu'il
£ repose une transaction tout à votre avantage; [usard Fa acceptée, mais il remet de jour en jour à envoyer sa procuration. Votre beau-frère ne voulait plaider que parce qu'il était excédé de ses éternelles remises. J'ai vu son avocat; il rédige la transaction ; dans un quart d'heure je l'apporte à Musard, et il faut espérer qu'il prendra sur lui de signer. Quant à la place que le jeune homme sollicitait, il faut y renoncer; d'hier matin elle est donnée à un concurrent, qui n'aurait rien obtenu si Musard avait répondu à vingt lettres qu'on lui a écrites, s'il avait songé à rendre mille petits services (ju'on lui demandait, qu'il promettait et qu'il oubliait. Mais je projette pour toi, mon cher Eugène, quelque chose qui te dédommagera. J'ai vu M. Forlis, votre correspondant; il est furieux. Votre mari est ruiné, dit-il ; et lui-même, s'il ne rompt pas avec Musard, est obligé de manquer. Il y a un mois qu'il attend une rentrée considérable
aue votre mari doit lui faire, point de nouvelles, dit que, depuis que Musard a renvoyé ce commis intelligent que j'ai pris chez moi, et dont je suis fort content, il est impossible qu'il termine une affaire.
MADAME MUSABD.
Eh! mais, mon mari m'a parlé en elTet d'une lettre de change de trente mille francs qu'il devait
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porter lui-même à la poste il y a un mois. Âh! mon Dieul serait-elle égarée ?
LEROND
Qu'il devait porter lui-même à la poste ! il se sera amusé quelque part, et la lettre ne sera pas partie. Mais permettez, madame, j'ai connu dans mes voyages un homme du caractère de Musard; sa femme avait une excellente habitude : tous les soirs elle visitait les poches de son mari^ et par cette précaution elle lui a épargné bien des malheurs.
MADAME MUSARD
Eh I mon Dieu I monsieur, j'y ai pensé plus d'une fois; mais je n'ai jamais osé.
LEROND
Beau scrupule avec un homme de ce caractère ! Songez donc que c'est pour lui rendre service; cette lettre de change perdue 1 c'est peut-être le seul moyen de savoir ce qu'elle est devenue; }e gage que nous trouverons à Saint-Quentin, ou ici même...
MADAME MUSARD
Eh ! oui, vraiment, ici* il s'est amusé à emballer tous ses habits, comme si nous devions rester huit mois à Paris ; et comme il ne soufTre pas que son domestique y touche, parce qu'il passe une heure à les brosser lui-même tous les matins...
LKROND.
Allons, allons, un peu de hardiesse; l'intention nous justifie; et d'ailleurs, en votre présence, en présence de son fils, 11 ne peut pas y avoir de mal.
MADAME MUSARD
Et nous allons peut-être découvrir encore quelque nouveau malheur dont nous ne nous doutons pas.