SENNEVILLE
MADAME SENNEVILLE, êe retournant du côté de la coulisse.
Je vous en prie, Bastien, n'allez pas trop vite en descendant la côte ; ne fatiguez pas cette pauvre jument; c'est une si bonne bête. Quelle chaleur! quelle fatigue !
D'où venez-vous donc, belle dame?
MADAME SENNEVILLE
Des vendanges de M. Rigaud.
RIFLARD, d'un air piqué.
Ah! vous allez chez M. Rigaud.
MADAME SENNEVILLE
Eh bien! ne vous voilà-t-il pas jaloux? Nous avions une société charmante, et nous nous sommes amusés!... On a joué un ieu d'enfer; cinq sous la ûche! Je ne reviens en ville que parce que c'est mon jour de société.
RIFLARD
Madame, voilà les deux étrangers dont je vous ai
vanté avec jusle raison la tournure et la conversation. -
DESROCHES
Madame Senneville ne me reconnaît pas?
MADAME SENNEVILLE
Pardonnez-moi, je me rappelle...
DESROCHBS.
Dans votre vovage à Paris, chez mon oncle, qui s'appelle Desrocnes comme moi.
Vous seriez le jeune neveu de M. Dèsroches? Ah! je vous remets parfaitement. Gomment se portet-il, le cher oncle? Un très galant homme. Enchantée de vous voir dans notre pays; soyez le bien venu. Ces messieurs viennent de Paris^
DESROCHES
Oui, madame.
MADAME SENNEVILLE
Etqu*y a-t-il de nouveau à Paris?
DELILLE
Mais rien, madame : on y va à la bourse, aux spectacles; chacun y fait ses affaires; les gens d esprit se moquent des sots ; plus d*un sot fait fortune, plus d'un fripon passe pour un honnête homme, plus d'un charlatan pour un homme de mérite : c'est toujours la même chose ; c'est toujours comme partout.
MADAME SENNEVILLE
Et y porte-t-on toujours des schals en effilé, des rubaus jonquille, des chapeaux à boucles, des tuniques amarantes? Les ûcnus sont-ils croisés en X ou en Y? Porte-t-on ses cheveux ou des perruques?
DELILLE
C'est à quoi je n'ai pas pris garde autrement.
MADAME SENNEVILLE
C'est que ma marchande de modes est d'une nâ gliçence ; elle ne m'envoie les modes que troii mois après l'explosion ; et cela me pique, voyez' vous , parce ({ue quand on a le point d'honneur d'être bien mise...
C'est que madame donne le ton à toute la ville pour la parure et le goût.
MADAME SENNEVILLE
Est-il vrai, monsieur Riflard?... C'est un séjour
ACTB 1 , 80BNE VIII. 45
enchanteur que Paris; j'y ai fait deux voyages dans ma \ie, de quinze jours chacun. M. de Senneville vivait dans ce temps-là; je m'y suis fort amusée, et ils n'ont pas été infructueux pour moi.
DESROCHBS.
On s'en aperçoit aisément, madame.
MADAME SENKBVILLB, toujours minaudant.
Trouvez-vous?
DELILLE
Vraiment, à vos manières, à vos discours, à /otre tournure...
MADAME SENNEVILLE
Mais franchement je n'aimerais pas à y demeurer, parce que la campagne... pour un cœur sensible... Ah! la campagne... C'est là que la nature, plus belle et plus riante, invite aux sentiments les plus doux et les plus purs. .. la verdure, les oiseaux, les ombrages, et les mœurs simples et rustiques vous rappellent... ah! la campagne a tant d'attraits ! J'espère que vous me ferez 1 honneur de fréquenter ma maison dans le court séjour que vous ferez dans notre ville. Je vis avec un oncle âgé et respectable, pour lequel je ne saurais avoir trop d'attentions; je lui dois mon éducation, et le peu que je vaux.
On n'a pas plus de sensibilité que cette femme-là.
MADAME SENNEVILLE
Je vous retiens d'abord pour aujourd'hui ; on passe la soirée chez moi : vous connaissez sans doute quelques personnes?
DESROCHES
Tai une lettre pour madame Guibert, Vous la connaissez?
MADAME SENNEVILLE
C'est ma meilleure amie, une femme charmante, une fille céleste, excellente musicienne, que sa mère voudrait bien voir établie; c'est tout naturel. Elle est un peu gauche, empesée, la chère madame Guibert; elle a bien eu quelques aventares du vivant du défunt; mais on a oublié tout cela : une si belle âme l pas grand génie, et fort bavarde ; je l'aime de tout mon cœur. Vous me ferez l'amitié de venir dîner demain chez moi :
j'irai inviter aujourd'hui même madame Gaibert et sa fille.
C'est que demain il nous faudra continuer notre
route.
MADAME SËNNEYILLE.
Si tôt!
DESROCHES, à Delille,
Tais-toi donc. (Haut,) Votre aimable invitation est un motif assez puissant...
Vous en serez, monsieur Riflard?
RIFLARD, montrant sa carnassière.
Vous me permettrez de vous offrir ma chasse; deux perdreaux rouges excellents.
MADAME SENNEVILLE
Toujours galant.
RIFLARD
11 faudra inviter M. Vernon et sa sœur.
MADAME SENNEVILLE
Y pensez- VOUS 1 un rival!
RIFLARD
Pauvre garçon ! il ne s'attendait pas à m'avoir pour concurrent. S'il n'était pas si amateur de
Êrocès, si chicaneur de profession, ce serait un omme parfait : il fait des vers délicieux, et il parle comme il écrit, par sentences et par adverbes.
MADAME SENNEVILLE
Sa pauvre sœur commence à être sur le retour ; quand elle sera tout à fait résignée à rester fille, elle sera vraiment fort aimable. Allons, voilà qui est entendu; demain à trois heures; car chez moi c'est comme à Paris, et c'est la seule maison du pays où l'on ne dîne pas à une heure. Vous choisirez entre la bouillotte, le loto, le reversis, le bostonien, le maryland, le whisk ou les petits jeux à donner des gages. Mon oncle sera enchanté de renouer connaissance avec le neveu de son ami. Si vous restez seulement dwix jours, vous viendrez à notre comédie de société; il y a des talents : nous jouons le Barbier de Séville et la Gageure Imprévue.
RIFLARD
Vous verrez comme madame joue Rosine et madame de Clainviile.
AOTB I, SCBNE IX. 47
DE LILLE
Et Yous, monsieur Riflard, ne jouez-vous pas?
RIFLARD
L'Éternueur etrAlcade, par complaisance, parce qii*ordinairement je ne joue que dans l'opéra, les Colins.
MADAME SENNEVILLE
Eh! mais, c'est M. Yernon qui vient de ce cMé?
DELILLE;
Qui? ce poète chicaneur dont vous nous parliez à l'instant?
MADAME SEKNEVILLE.
Lui-même. {A Riflard,) J'espère que vous n'allez pas faire éclater votre jalousie.
RIFLARD
Est-ce que j'ai sujet d'être jaloux?