FLORE, MADAME GUIBERT, DESROCHES
DELILLE
Vous voyez, madame, que nous ne nous sommes pas fait attendre.
HADAME GUIBERT.
Vous n'avez encore tardé que trop longtemps, messieurs.
FLORE
Oui, trop longtemps.
DELILLE
Notre Dubois va dans Tinstant apporter tous nos effets. Eu vérité, madame, je rougis de l'embarras que nous allons vous causer.
MADAME GUIBERT
Ne parlez donc pas de cela, je vous en prie, messieurs. Voulez-vous bien permettre que je vous présente ma fille. (A Flore.) Saluez.
DESROGHES.
Ahl mademoiselle.
DELILLE
Enchanté...
FLORE
Messieurs... [A sa mtre,) Lequel des deux, ma mère?
MADAME GUIBERT, à sa fille.
Le plus jeune, celui qui est à côté de moi. {Aux deux jeunes gens.) C'est mon enfant unique. L'espérance de la bien établir a pu seule me consoler de la perte d'un époux que je pleure tous les jours. Je n'ai rien négligé pour perfectionner son éducation; mais vous sentez que dans une petite ville de province on n'a pas les moyens... Elle est un peu timide, mais un cœur exceflent, un esprit cultivé. (A sa fille.) Parlez donc.
FLORE
Oui, ma mère.
MADAME GUIBERT, à Sa fille.
Taisez-vous donc. Est-ce ainsi qu'on doit répondre?
FLORE
Mais, ma mère, que voulez-vous que je dise?
ACTB III, SCfiNB IX. 65
MADAME GUlBERT.
Paix. {Aux deux jeune* gens,) Mon frère me marque que vous aimez beaucoup la musique; ma fille a une voix céleste, une méthode exquise : si vous m'aviez fait l'amitié de venir avant dîner, au dessert, je l'aurais fait chanter.
DE LILLE
Ehl qu'importe? Quoique nous ne soyons plus au dessert...
DESBOCUES.
Nous serions enchantés d'entendre mademoiselle.
MADAME OUIBBBT.
La voilà toute confuse ; c'est que vous l'intimidez : des messieurs de Paris... Et puis elle a la malheureuse habitude de se faire beaucoup prier.
DBLILLB.
Oh! s'il ne s'agit que de prier... Mademoiselle, nous vous conjurons, nous vous supplions...
DBSBOGHBS.
Vous n'avez pas besoin d'indulgence, j'en suis sûr, et je me joins à mon ami.
FLOBE.
C'est qu'en- vérité... je n'ose.
MADAME GUIBEBT.
Osez, mademoiselle.
FLOBE.
Et... je suis enrhumée, je croîs.
MADAME GUIBEBT.
. Qu'estrce que vous dites donc? Vous avez toujours des rhumes qui vous prennent mal à propos.
FLOBB.
Mais, ma mère, que chanterai-je?
MADAME GUIBEBT.
Ce qui vous plaira. Allons, tenez-vous droite, et chantez.
FLOBE, tousêani.
Hem... hem... je suis vraiment fort embarrassée.
(En partant tout d'un coup d'un grand éclat de voix,)
Non, non, non, j'ai trop de fierté Pour me soumettre à resclavage.
MADAME GUraERT.
Quelle chanson choisissez-vous donc là I
B6 LA PBTITB VILLB.
FLOBE, continuant.
Dans les liens du mariage Mon cœur ne peut être arrêté.
BfADÀME GUIBBRT.
Ah! bon Dieu! quelle horreur I Mais taisez-you» dpnc; paix donc, paix donc, je vous en prie. Gomment I Yous avez trop de fierté pour vous marier? Est-ce qu'une demoiselle doit chanter de ces choseslà? Qu'est-ce que c'est donc que cette chanson-là?
FLORE
Mais ma mère, c'est de la Belle Arsène.
MADAME GUIBERT
Votre Belle Arsène était une bégueule, et j'espère bien que vous ne suivrez pas son exemple» Et puis, c'est antique.
FLORE
Mais, ma mère, que voulez-vous donc que je chante?
MADAME GUraERT.
Maïs, mademoiselle, on chante du nouveau ; par exemple :
Oui c*en est fait, je me marie, ou bien :
Il faut des époux assortis.
ou bien :
Ah ! que les nœuds du mariage A mes yeux offrent de douceur !
DEDLLE.
Ahl oui, mademoiselle, celle-là; elle est charmante, et beaucoup plus analogue à la situation.
FLORE tousse et chante»
Ah I que les nœuds du mariage A mes yeux offrent de douceur I Uamour est vif, il est volage; L'hymen seul fait le vrai bonheur.
Oui, la volupté la plus pure.
C'est Tunion de deux époux; C*est dans Thymen que la nature Plaça ses plaisirs les plus doux.
Ah I que les nœuds du mariage, etc.
DESROCHBS.
Comme un ange, mademoiselle, comme un anget
AOTK m, 8GBNE. IX. 87
MADAME GOIBBRT.
Oui, comme un ange; comme une sotte. Elle chante ordinairement mille fois mieux. Et puis^ elle ne sait pas donner d'expression aux paroles t elles sont si tendres l
FLORE
Mais, ma mère, ce n'est pas ma faute; il m'a pris une extinction de voix dans la roulade.
DESBOGHES.
Ne grondez pas mademoiselle. On ne chante pasplus agréablement.
Oh l sans doute. (A part.) Attends, je vais t'en dégoûter tout à fait. (Haut.) Mon ami, la voix do mademoiselle doit te plaire, car elle te rappelle sans doute, comme à moi, la voix d'une personne^ qui t'est bien chère, ne trouves-tu pas?
DESROGHES.
Et de qui donc?
DEULLE.
Ehl mais vraiment, de ta femme,
DESROCHES
De ma femme I
MADAME 6ÙIBERT.
De sa femme I
FLORE
Ah ! mon Dieu I de sa femme!
DESROGHES, ù DelHle.
Qu'est-ce que tu dis donc?
DELILLE, bas à Desrpches,
Laisse-moi faire. (Bout.) C'est le même timbre,, le même éclat, la même étendue.
MADAME 6UIBERT.
Comment, monsieur, vous êtes marié?
DESROCHES
Qui? moi, madame?
Oui, madame, il est marié. (Bat à Desroehes.) Discomme moi. (Haut.) Une femme charmante. (A Desroehes.) J'ai mes raisons pour agir ainsi. {Haut.) Il y a six mois qu'il a épousé une jeune veuve. (A De*-^ roches.) Tu vas voir. (Haut.) J'ai été un de ses témoins.
MADAME GUIBERT
En vérité, monsieur... ie vous en fais mou âin<»
cère compliment, et je suis charmée que vous ayez fait un choix... Laissez-nous, mademoiselle.
DELILLE, bas à Desroches,
Sens-tu le motif des politesses. (Baut.) Eh quoi ! nous priver si tôt de la vue de votre aimable tille I
MADAME 6UIBERT.
Je VOUS demande pardon, messieurs; mais elle a ses occupations, ses leçons.
FLORE, à sa mère.
Mais, ma mère, l'autre n*est peut-être pas marié.
MADAME GUIBBRT.
Qu'est-ce que vous dites, impertinente? Sortez, TOUS dis-je.
FLORE
Ma mère, faudra-t-il prévenir M. Splimann pour le concert de demain!
MADAME 6UIBERT.
Un concert! y pensez-vous? est-ce la saison des concerts, quand tout le monde est en vendange?
FLORE, faisant la révérence.
Messieurs, j'ai bien Fhonneur...
MADAME GUIBBRT,
C'est bon, c'est bon ; laissez-nous. {Flore sort.)