ACTE IV, SCÈNE VII
vous entendre, si vous ne vous hâtez de parler. Parlez, ou vous n'êtes pas une de ces infortunées dont la folie mérite la pitié, le respect peut-être. Parlez, ou vous n'êtes qu'une folle vulgaire; vous fûtes toujours ce que vous êtes aujourd'hui.
la comtesse. — Hé bien, écoutez-moi. Vous croyez tout savoir; vous croyez Appiani blessé, seulement blessé? Appiani est mort.
odoard. — Mort! mort! Ah! malheureuse, tu ne menaçais que ma raison, et tu as brisé mon cœur!
la comtesse. — Ce n'est pas tout encore; écoutez. Le fiancé est mort; et la fiancée votre fille... pis que morte!
odoard. — Pis que morte! Mais non, morte aussi, n'estce pas? Je ne connais qu'une chose pire encore.
la comtesse. — Non, vieillard, elle n'est point morte, elle vit; elle commence à vivre. Aujourd'hui seulement elle a connu les délices de la vie, les miracles, les enchantements que donne l'amour tant qu'il dure.
odoard. — Un mot encore, madame, un seul mot; celui qui doit me rendre fou! Ne versez pas ainsi votre poison goutte à goutte; prononcez la fatale parole. Hâtez-vous.
la comtesse. — Alors, écoutez-moi. Ce matin, le prince a parlé à votre fille dans l'église; en ce moment il est avec elle dans sa maison de plaisir.
odoard. — Ce matin le prince a parlé à ma fille dans l'église?
la comtesse. — Il lui parlait avec une vivacité, une ardeur... Mais ce n'était pas sans motifs; ils avaient à convenir d'une grande affaire. Et tant mieux s'ils étaient d'accord; tant mieux si votre fille s'est sauvée volontairement ici, car alors7 voyez-vous, il n'y a plus de rapt dans cette affaire, il n'y a plus qu'un simple assassinat.
odoard. — Calomnie! infernale calomnie! Je connais ma fille : s'il y a eu assassinat, il y a eu rapt aussi. (// regarde autour de lui, frappe des pieds, et s'abandonne à la fureur.) Hé bien, Claudia, tendre mère! N'avons-nous pas de quoi nous réjouir? Oh! le gracieux prince! oh! l'honneur singulier!
la comtesse. — Cela opère, vieillard, cela opère.
odoakd. — Je suis dans la caverne des brigands. [Il regarde sons. son manteau, et reconnaît qu'il est sans armes.) Je m'étonne, vraiment, de n'avoir pas aussi laissé mes mains chez moi!... {Il fouille dans ses poches et ne trouve rien,) Rien!... absolument rien!
la comtesse. — Ah! je vous comprends! je veux vous aider; j'en ai apporté un avec moi {elle tire un poignard): prenez-le, prenez-le vite, avant que prrsonne ne rentre. J'ai bien encore Un peu de poison, mais le poison est bon pour nous autres femmes; non pas pour les hommes. Preni v, donc! (Elle lui donne un poignard.) Prenez donc!
odoard. — Je te remercie, je te bénis, chère enfant! qu'il vienne à présent celui qui osait me dire que tu étais folle!
la comtesse. — Cachez ceci; cachez-le bien! Je n'ai pu trouver l'occasion de m'en servi]1; mais cette occasion ne peut vous manquer, et vous la saisirez si vous avez le cœur d'un homme. Moi, je ne suis qu'une femme, et cependant je venais ici avec une volonté ferme. Vieillard, nous pouvons nous fier l'un à l'autre, car nous sommes tous deux offensés, et tous deux par le même traître. Oh! si vous saviez, si vous pouviez savoir comme il m'a outragée! comme il m'a monstrueusement, inconeevablement outragée! votre propre outrage vous paraîtrait peu de chose." Me connaissez-vous? Je suis Orsina, cette Orsina abandonnée... pour votre fille peut-rire. Mais en quoi est-ce la faute de votre fille? Elle aussi sera sacrifiée à une autre qui sera sacrifiée à son tour. Ah! [comme en extase) quel plaisir céleste si un jour, changées en furies, en bacchantes, nous pouvions, — nous toutes qu'il a trahies, — l'entourer, l'étouffer, le déchirer de nos mains, chercher dans ses entrailles ce cœur qu'il promettait à toutes, et qu'il n'a donné à aucune! Ah! quel" transport de joie! quel transport !