ACTE V, SCENE VII
Emilie. — Je demeurerai seule en sou pouvoir:'... Jamais!... ou vous n'êtes pas mon père!... Je demeurerai seule en son pouvoir?... Eh bien! abandonnez-moi, j'y consens... nous verrons qui osera me contraindre... et quel est l'homme sur la (erre qui a le droit d'en contraindre un autre.
odoard. — Tu te disais résignée, mon entant:'
Emilie. — Oui. je le suis; mais la résignation consistet-elle à croiser les bras, à subir sans résistance la violence et la honte?
odoabd. — Oh! si tu penses ainsi, laisse-moi t'embrasser, mon enfant. 'Je l'ai toujours pensé... la femme est le chef-d'œuvre de l'univers, la nature la créa sur un modèle plus délicat que l'homme, mais tout en elle vont mieux qu'en nous. Ah ! ta resolution me rend toute la mienne. Embrasse-moi encore, ma fille. Écoute... sous le prétexte d'une enquête juridique... ô ruse d'enfer! on t'arrache de nos bras, on te livre aux Grimaldi....
émiue. — On m'arrache de vos bras, on me livre!... dites qu'ils veulent m\, cracher, me livrer; mais n'avonsnous donc pas aussi une volonté, mon père?
odoard. — Dans le premier mouvement, j'étais si furieux que j'ava;s saisi ce poignard pour percer le cœur à l'un ou à l'autre, ou à tous les deux!...
Emilie. — Pour l'amour du ciel, ne faites pas cela, mon père.,, la vie est 'oui le trésor des méchants... A moi,, mon père, donnez-moi ce poignaid...
odoard. — Jeune fille! ce n'e^t pas une épingle pour parer tes cheveux.
emjle. — Eh bien, une épingle de mes cheveux m'en tiendra lieu...
odoard. — Dieu!... en serions-nous donc réduits à ce point?... Pas encore, pas encore, ma fille! Songes-y: toi aussi tu n'as qu'une vie à perdre.
kmilie. — Ei une innocence à garder...
odoard. — Ta vertu brave la violence.
f.m!Lte. — Mais bravera-t-elle la séduction:'... La violence!... qui céderait à la violence? La violence es! un mol vide de sens, la séduction es( la véritable violence.
J'ai du sang, mon père, du sang aussi jeune, aussi ardent ([lie nulle autre... .Mes sens aussi ne sont nue <\t>s sens... Je ne réponds de rien1! Celte maison des Grimaldi... je la connais... C'est la maison du plaisir... J'y ai passé une heure sous les yeux de ma mère... et pour calmer la révolte de mes sens, il fallut plusieurs semaines des pratiques austères de la religion... De la religion! Et de quelle religion! Pour éviter un danger moins grand, des milliers de vierges se sont jetées dans les flots et sont des saintes à présent. — Donnez, mon père, donnez-moi ce poignard.
odoard. — Ah! si tu le connaissais, ce poignard!
Emilie. — Un ami inconnu est-il moins un ami?... Donnez-le-moi, mon père, donnez-le-moi!
odoakd. — Et si je te le donne?... Le voilà!...
(Il le lui donne.)
Emilie. — Le voilà !
(Dans le moment ou elle va se frapper, son père lui arrache le poignard.)
ouoard. — Arrête!... Non, ce n'est pas à toi à t'en servir...
kmilie. — Vous avez raisoîi... avec une épingle de mes cheveux, je saurai... (Elle porte lu main à sa tête pour prendre une épingle, elle saisit la rose qui était posée sur ses cheveux.) Te voilà encore?... Loin de moi! Tu ne dois pas rester dans les cheveux d'une femme comme mon père veut que je devienne !
odoard. — 0 ma fille I...
4. Ce passage semble étrange dans la bouche d'une jeune fille, et de la fiancée du comte Appiani ! Peut-être faut-il se rappeler que la scène est en Italie, et se souvenir de Roméo et Juliette, où le langage répond aux élans d'un sang jeune et ardent. Notons seulement que Roméo et Juliette sont en pleine passion, tandis que le prince ne saurait inspirer ([lie de l'effroi et de l'horreur a Emilie Galotti, poursuivie par lui dans l'objet de son amour aussi bien que dans^on honneur même. On doit reconnaître qu'ici, au milieu d'une scène admirable, Lessing a fait fausse route un instant et confondu le naturel, qu'il cherchait, avec tout autre chose. I1 • F.