‹ Théâtre choisi de Lessing et de KotzebueChapitre 270 sur 442 · SCÈNE V L'INCONNU, FRANÇOIS · texte numérisé non relu

SCÈNE V L'INCONNU, FRANÇOIS

François. — Eh bien, monsieur?

l'inconnu. — Je ne veux plus rien entendre '. Cette madame Millier, qui est-elle? Pourquoi se trouve-t-elle partout sur mon chemin ? Partout où je vais, elle y a été.

François. — Cela devrait vous faire plaisir.

l'inconnu. — Quel plaisir?

François. — De savoir qu'il existe encore des personnes bienfaisantes dans le monde.

l'inconnu. — Ah! oui!

François. — Vous devriez chercher à faire sa connaissance.

l'inconnu. — Faudrait-il aussi devenir amoureux d'elle?

François. — Si c-^la vous plaisait, pourquoi pas? Je l'ai vue quelque fois au jardin : c'est une belle jeune femme.

l'inconnu. — La beauté n'est qu'un masque.

François. — La sienne est le miroir de son âme. Les bienfaits...

1. Ancien texte : « — François. Eh bien, Monsieur? — L'Inconnu

Que me veux-tu ? — François. Vous aviez tort. — L'Inconnu. Hum !

François. Quoi ! Vous douteriez encore? — Vlnconnu. Je ne veux plus rien entendre. »

l'inconnu. — Ah! ne me parle pas de ses bienfaits! Toute femme veut briller, éblouir; à la ville par son esprit, à la campagne par les qualités du cœur...

François. — Eh! pourvu que le bien se fasse, qu'importe le motif?

l'inconnu. — Gela n'est pas égal.

François. — Du moins cela est-il indifférent pour ce malheureux vieillard.

l'inconnu. — Tant mieux ! Il pourra se passer de mon secours.

François. — C'est ce qu'il faudrait voir.

l'inconnu. — Comment?

François. — Madame Mùller a pourvu à ses besoins les plus pressants; mais lui a-t-elle donné, a-t-elle pu lui donner de quoi racheter le soutien de sa vieillesse?

l'inconnu. — Tais-toi: je n'ai rien à lui donner. [D'un air soupçonneux.) Mais tu prends bien vivement les intérêts de ce vieillard : voudrais-tu partager avec lui?

François. — Ce que vous dites là n'est point sorti de votre cœur.

l'inconnu, après un moment de réflexion, lui tendant la main. — Eh bien, pardonne-le moi !

^François, lui baisant la main. — Pauvre maître! Ah! comme on a dû vous tromper, avant de parvenir à faire germer dans votre cœur cette affreuse haine des hommes, ce doute injurieux de toute vertu, de toute probité !

l'inconnu. — Tu l'as deviné. Maintenant, laisse-moi.

François, à part. — Je pense toujours, quand il est ému comme cela, qu'il va parler à la fin; mais il brise tout court, se met dans un coin et lit. Pour lui la belle nature n'a pas de charmes, la vie n'a pasdejoies. En trois ans, je ne l'ai pas vu rire une seule fois. Comment cela finirat-il? Dieu veuille lui épargner le suicide ! Si seulement il s'attachait à une créature vivante — ne fût-ce qu'un chien ou un oiseau!... S'il cultivait des fleurs, — s'il collectionnait des papillons! — L'homme a besoin d'aimer quelque chose.

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