ACTE I, SCENE VI
revient de Babylone avec vingt chameaux richement chargés de toutes les précieuses épiceries, des pierreries et des étoffes que l'Inde, la Perse, la Syrie et même le Sinaï peuvent fournir.
le templier. — Je n'achète rien.
daya. — Son peuple l'honore comme un prince. Cependant ils l'appellent Nathan le sage, et non pas le riche, ce qui m'a souvent étonnée.
le templier. — Riche et sage sont peut-être la même chose pour son peuple.
daya. — Mais, avant tout, on aurait dû l'appeler le bon Nathan; car vous ne pouvez vous imaginer combien il est bon. Dès qu'il a appris l'obligation que vous avait Recha, que n'aurait-il pas fait pour vous, dans ce moment-là que ne vous eût-il pas donné?
LE TEMPLIER. — Ah !
daya. — Essayez seulement ; venez, voyez.
le templier. — Quoi donc ? un moment est bientôt passé.
daya. — S'il n'était pas bon, serais-je depuis si longtemps chez lui ? Croyez-vous que je ne sente pas toute la dignité de chrétienne? Ah ! il ne m'avait pas été prédit, à mon berceau, que je ne suivrais mon époux en Palestine que pour y faire l'éducation d'une fille juive.... Mon cher époux était un noble écuyer dans l'armée de l'empereur Frédéric.
le templier. — Suisse de naissance, qui a eu l'honneur et la grâce de se noyer dans le même fleuve que Sa Majesté impériale1. Bonne femme, combien de fois ne m'avez-vous pas déjà raconté cela? Ne cesserez-vous donc jamais de me pourchasser ?
daya. — Pourchasser, bon Dieu !
le templier. — Oui, oui, me pourchasser. Encore une fois, je ne veux plus vous voir ni vous entendre. Je ne veux pas que vous soyez sans cesse à me faire ressouvenir d'une action que j'ai faite sans y penser; qui, lorsque j'y pense,
4 . L'empereur Frédéric Barberousse se noya en traversant le Cydnus pendant la troisième croisade.
est pour moi-même une énigme. Cependant je ne voudrais pas m'en repentir. Mais sachez que si un pareil accident arrive, vous serez cause que je n'agirai pas aussi promptement, que je commencerai par m'informer.... que je laisserarbrûler ce qui brûlera.
data. — Dieu vous en garde !
le templier. — Dès aujourd'hui, faites-moi du moins le plaisir de ne me plus connaître. Je vous en supplie ; débarrassez-moi aussi du père. Un juif est un juif. Moi, je suis un lourdaud de Souabe. L'image de la jeune fille est depuis longtemps hors de mon âme, si elle y a jamais été.
daya. — Mais vous n'êtes pas hors delà sienne.
le templier. — A quoi bon ? que fera-t-ellc de mon image?
daya. — Qui sait ? les hommes ne sont pas toujours ce qu'ils paraissent.
le templier. — Rarement ils valent mieux que leur apparence.
(Il s'en va.)
daya. — Attendez donc ! qui vous presse?
le templier. — Femme ne me rends pas odieux ces palmiers où j'aime tant à me promener.
daya. — Va-t'en, ours germanique f va-t'en !... Et cependant tâchons de ne pas perdre la piste de l'animal.
(Elle s'en va en le suivant Je loin.)