SCÈNE VI
que tout un public s'abuse sur ces sortes de choses, et que chacun n'y soit pas juge du plaisir qu'il y prend'?
URANiE. — J'ai remarqué une chose de ces Messieurs-là : c'est que ceux qui parlent le plus des règles, et qui les savent nrieux que les autres, font des comédies que personne ne trouve belles-.
DORANTE. — Et c'est cc qui marque, Madame, comme on doit s'arrêter peti à leurs disputes embarrassées. Car enfm, si les pièces qui sont selon les règles ne plaisent pas et que colles qui plaisent ne soient pas selon les règles, il faudrait de nécessité que les règles eussent été mal faites. Moquons-nous donc de celte chicane où' ils veulent assujettir le goût du public, et ne consultons dans une comédie que l'effet qu'elle fait sur nous. Laissons-nous aller de boune fui aux choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchous point de raisonnements pour nous en> pécher d'avoir du plaisir*.
CRANiE. — Pour moi, quand je vois une comédie, je regarde seulement si les choses me touchent; et, lorsque je m'y suis bien divertie, je ne vais point demander si j'ai eu tort, et si les règles d'Aristote me défendaient de rire.
DORANTE. — C'est justement comme un homme qui aurait trouvé une sauce excellente, et qui voudrait examiner si elle est bonne sur les préceptes du Cuisinier français,
l'RANiE. — 11^ est vrai; et j'admire les raflinemenls de
1. Vuyoz la préface des Précieuses ridicules, où Molière, avant même d'avoir été attaqué par les pédants, développe à peu près les mêmes idées.
2. On ronnait le mot du grand Condé à l'abbé d'Aubignac, le savant auteur de la Pratique du Thédlre {16^1), qui avait composé, malgré toute sa science, une détestable tragédie (Zénobie) : « Je sais bon gré à l'abbé d'Aubig'nac, disait le prince, d'avoir si bien suivi les règles d'Aristote; mais je ne pardonne point aux règles d'Aristote d'avoir fait faire à l'abbé d'Aubignac une si méchante tragédie ».