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SCÈNE PREMIÈRE SGANARELLE, GUSMAN

Gusman, écuyer d'EIvire, s'étonne que Don Juan ait abandonné sa maîtresse, après tant de serments et de protestations de fidélité. Sganarelle lui répond en traçant le portrait de sou maître.

SGANARELLE. — Elî ! moii pauvre Gusman, mon ami, tu ne sais pas encore, crois-moi, quel homme est Don Juan.

GUSMAN. — Je ne sais pas, de vrai', quel honmie il peut être, s'il faut qu'il nous ait faic cette perfidie; et je ne comprends point comme après tant d'amour et tant d'impatience témoignée, tant d'hommages pressants, de vœux, de soupirs et de larmes, tant de lettres passionnées, de protestations ardentes et de serments réitérés, tavt de transports enfin et tant d'emportements qu'il a fait paraître, jusqu'à forcer, dans sa passion, l'obstacle sacré d'un couvent, pour mettre Doue Elvire en sa puissance,' je

l. De vrai, cf. Tartuffe, acte IV, se. v, p. 297, note 3.

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ne comprends pas, «lis-jc, coiniiii', apivs loiit cela, il aurait le cœur de pouvoir manquer à sa parole.

SGANAUKi.i.K. — .!(' u'al pas grande peine aie comprendre, moi; et si tu connaissais le pèlerin*, tu trouverais la chose assez facile poni' lui. Je ne dis pas qu'il ait cliangéfle sentiments pour ItoiK! Klvirc, je n'eu ai iioiiil de certitude encore : lu sais (pic, par son ordr(\ je partis avant lui, et de|)uis sou arrivi'c il ne m'a point cnlivlcnii : mais par précaution, je l'apprends, iiiler non, (pie tu vois en Don Juan, juon maître, le plus grand scélérat que la (erre ait jamais pcu'lé, un enragé, un chien, un dialile, un Turc, un hérétique, qui ne croit ni Ciel, ni Enl'er, ni loup-garou-, qui passe cette vie eu véritable bète brute, un pourceau d'Éfiicurc', un vrai Sardanapale, cpii ferme l'oreille à tontes les remoulrauces qu'on lui peut faire, et traite de billevesées tout ce que nous croyons. Tu me dis cpi'il a épousé ta niaifrcsse : crois qu'il aurait plus fait ])our sa passion, et qu'avec elle il aurait encore épousé loi, son cliieii et son chat. Un mariage ne lui coule rien à contracter; il ne se sert point d'autres pièges pour attraper les belles, et c'est lui épousour à toutes mains*. Dame, demoiselle, bourgeoise, paysanne, il ne trouve rien de trop chaud ni de trop froid pour lui; et si je te disais le nom de toutes celles qu'il a épousées en divers lieux, ce serait \\\\ chapitre à durer jnsquos au soir. Tu demeures surpris et changes de

1. Le pèlerin : I individu, l'iiomme. Pèlerin (du lalin peree/riiuis) signilie primitiveiufiU : voyageur). Parlant d'un ànicr qui voyage avec doux ànoi, La Fontaine dit: « Nos gaillards pèlerins. » {Fnb., II, 10.)

2. Molière emploie fréquemment le verbo croire sans l'arcompagnor de la pn'position à. — Loup-ejnrcm : homme qui, au dire des gens superstitieux, erre la nuit déguisé en loup. La ci'édulité naïve de Sganarclle met sur le même plan les croyances religieuses et les superstitions populaires.

3. Souvenir d'Horace : « Epiciiri de {jreç/e porciim >i. (Ep. IV.) « Pourceau du troupeau d'Épicure. »

i. Ailleurs Sganarelle dit à deux paysannes, auxquelles Don Juan a promis également de lei épouser : « C'est l'épouseur du genre humain ».

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