ACTE Ili, SCÈNE I
!!e croyez point, et parlons des autres choses'; car cet liabit me donne de l'esprit, et je me sens en humeur de liisputer contre vous. Vous savez bien que vous me perineltez les disputes, et que vous ne me défendez que les remontrances.
DON JLAN. — Eh Lien ?
scA.NAr.Ei.LE. — Je veux savoir un peu vos pensées à lond. Est-il possible que vous ne croyiez point du tout au Ciel ?
Eo.\ JUAN. — Laissons cela.
SGANAUELLE. — C'cst-à-dirti que non. Et à l'Enfer?
DOS JCAN. — Eh !
SGANAUELLE. — Tout dc même. Et au diable, s'il vous plaît ?
DON jiAN. — Oui. oui.
s(;anau£lle. — Aussi peu. >"e croyez-vous point l'autre vie?
DON ju.iN. — Ah ! ah ! ah !
SGANAUELLE. — Voilà uu hommc que j'aurai bien de la peine à convertir-. Et dites-moi un peu (encore faut-il croiio quelque chose) : Qu'est-ce que vous croyez ?
1. Des autres rhnsrs : Aiigor fait rcmarqu.'r avec raison que cette Jijn'ession sur la méJeciuo n'al)Outit à rien, et ne se rattache nullement au sujet de la pièce. Molière semble avoir seulement saisi avec 1 mpressement l'occasion de dauber sur les médecins de son temps. licite scène est le pr.'hKle des attaques qu'il devait diriger conti'e la Faculté.
2. L'édition de Hollande ajoute après ces mots : « Et dites-moi un peu, le Moine bourru, qu'en croyez-vous? eh! — D. Jlax. La peste soit lia fat! — Sganarei.le. Lt voilà ce quejenepuis souffrir; car il n'y a rien 'le plus vrai que le Moine bourru, et je me ferais pendre pour celui-là. » • :e passage fut probablement supprimé à la seconde représentation par Molière, pour ménager des scrupules qu'on devine sans peine; mais cette sup])ression était regrettable, car la foi de Sganarelle au louptraroii et au Moine bourru montre bien ce qu'il entre de superstition l't de sottise dans les croyances religieuses du peuple. Et c'est précisément ce qui rend plus plaisantes les prétentions de Sganarelle à pliilosopher sur les plus hautes questions.
DON ivxs. — Ce que je crois ?
SGANAUKI.I.K. — Oui.
Do\ JUAN. — Je crois (jiie deux et doux son! (inalrc, Sganarelle, et que quatre et qualre sout luiil.
s;anaiu;i.i.k. — I^a belle croyauce que voilà! Vohc religiou, à ce (|ue je vois, est doue l'arilhuiétiquc .' Il faut avouer qu'il se uiet d'étrauges folies dans la tête des hommes, et (|ue, pour avoir bien étudié, on est bien moins sage le plus souvent. Pour moi, Monsieur, je n'ai |)oiiit étudié comme vous, Dieu merci, et personne ne saurait se vanter de m'avoir jamais rien appris; mais, avec mon petit sens, mon jjelit jugement, je vois les choses mieux que tous les livres, et je comprends fort bien que ce monde que nous voyons n'est pas un champignon qui soit venu tout seul en une nuit. Je voudrais bien vous demander qui a fait ces arbres-là, ces rochers, celte terre, et ce ciel que voilà là-haut, et si tout cela s'est bâti de lui-même. Pouvczvous voir toutes les inventions dont la machine de l'homme est composée sans admirer de quelle façon cela est agencé l'un dans l'autre'? ces "nerfs, ces os, ces veines, ces artères, ces..., ce poumon, ce cœur, ce foie, et tous ces autres ingrédients qui sont là et (pii.... Oh ! dame, interrompez moi donc, si vous voulez. Je ne saurais disputer, si l'on ne m'interrompt. Vous vous taisez exprès, et me laissez parler par belle malice.
DON JUAN. — J'attends que ton raisonnement soit fini.
SGANAREM.E. — Mou raisounemcut est qu'il y a quelque chose d'admirable dans Ihomme, quoi que vous puissiez dire, que tous les savants ne sauraient expliquer. Cela n'est-il pas merveilleux que me voilà ici, et que j'aie quelque chose dans la tète qui pense cent choses dilléreules en un moment, et fait de mon corps tout ce qu'elle' veut ? Je
1. « Cliez nos anciens auteurs, dit M. Marty-Laveaiix, au sujet d'un exemple du MciilPiir (vers 961-963), le pronom (|ui suit fjnrhpie chose Zi rapportait ordinairement au mot chose, et non pas à la locu-