ACTE III, SCÈNE XII
passer' entre mes Ijias. Tenez, le voilà (oui de son long dans cette chaise.
RÉLi.NE. — Le Ciel en soit loué ! Me voilà délivrée d'un grand fardeau. Que tu es sotte, Toinettcdefaliligerdecette mort!
ToiNETTE. — Je pensais, Madame, qu'il fallût pleurer.
liÉLiNE. — Va, va, cela n'en vaut pas la peine. Quelle perte est-ce que la sienne? et de quoi servait-il sur la teri-e? in honnne incommode à tout le monde, malproiire, dégoûtant, sans cesse un lavement ou inie médecine dans le ventre, mouchant, toussant, crachant toujours, sans esprit, ennuyeux, de mauvaise humeur, fatiguant sans cesse les gens, et grondant Jour et nuit servantes et valets.
ToiNETTE. — Voilà uutî belle oraison funèbre.
Bi'i.iNE. — Il faul, Toinette, que lu m'aides à exéculei' mon dessein, et tu peux cro re qu'en me servant la récompense est sûre. Puisque, par un bonheur, |)orsonne n'esl encore averti de la chose, jiortons-le dans son lit, el tenons ci'tte mort cach(''e jusqu'à ce que j'aie fait mon alfaire. Il y a des papiers, il y a de l'argent dont je me veux saisir, el il n'est |)as juste que j'aie passé sans fruit auprès de lui mes plus belles années. Viens, Toinelle, prenons auparavant toutes ses clefs.
AUGAN, se levant brusqiiemont. — Doucement. r.ÉLi.NE, surprise, et épouvantée. — Ahv !
\RGAx. — Oui, Madame ma femme, cesl ainsi que vous m'aimez?
TOINETTE. ~ Ah, ah! le défunt n'est pas mort.
ARGAs, à B.'iiuo qui sort. — Je suis bien aise de voir votre, amitié, et d'avoir entendu le beau panégyrique que vous avez fait de moi. Voilà un avis au lecteur* ([ui me rendra
1. Passer : mourir. On dit, en complétant cette locwlion, passer de vie à trépas Passer, ainsi employé, désigne généralement une mort rapide et douce.
2. Avis an lecteur : préface d'un livre, et rig:urément, conseil ou reproche adressé d'une manière générale et indirecte.
S7.S [,!• JlAI.AllE IMAGINAIUE.
^a;^'' à ruvciiii', et qui m'eiiipècliLTa de l'aiiv bien dis choses.
CÉRALDE, sorlaiit do l'oildroiL on il ôUiil Ciiclio. — lié bicil ! IIIOH
l'rère, vous Je voyez.
ToiN'ETTE. — Par ma foi! je n'aurais jamais cru cela. iMais j'entends voti'e fille : remettez-vous comme vous étiez, d voyons de quelle manière elle recevi'a votre mort. C'e^l une chose qu'il n'est pas mauvais d'éprouver; et puisque vous èles en train, vous connaîtrez par là les sentiments que votre famille a pour vous.
SCK^'E XIII A.NGÉLIOLE, ARGA\, TOINETTE, BÉIIALUE.
ToiNETTE sVcric : — 0 Ciel ! ah, fâcheuse aventure ! Malheureuse journée !
ANGÉLIQUE. — Qu'as-tu, Toinettc, et de quoi pleures-tu '!
TOINETTE. — flëlas ! j'ai de tristes nouvelles à vous donner.
ANGÉLIQUE. — Hé quoi ?
TOINETTE. — Votre père est mort.
ANGÉLIQUE. — Mou pèrp est mort, Toinette?
TOINETTE. — Oui; VOUS le voyez là. Il vient de mourir tout à l'heure d'une faiblesse qui lui a pris.
ANGÉLIQUE. — 0 Cicl ! qucllc infortune! quelle alleiiitc cruelle I Hélas ! faut-il que je perde mon i)ère, la seule chose qui me restait au inonde? et qu'encore, pour un surcroît de désespoir, je le perde dans un moment où il était irrité contre moi'/ Que deviendrai-je, malheureuse, et quelle consolation trouver après une si grande perte '!
ACTi: III. <(;r:Ni: xiv i;t [ir.HMi:iii: std
SCÈNI- XIY ET DERNIÈRE
::LÉ.\-NTE, ANGKLIQI'E. argan. toixette. héralde.
iLÉAMF.'. — OliaVCZ-VOIlS (llllir. Ip.'IIi' \llL;i''li(|ll('? Ol (llli'l
ii;;ilheiir plcuroz-voiis?
ANGKLiQiK. — Ilélas ! ji' ploiuc liiiil Cl' qiio (huis iiia vif. je pouvais perdre do. plus clior (M di' plus prôcieux : jo pleure la mori de mon père.
r.MÎANTE. — (( Ciel ! quoi aoridoiil I (pirl ro\\\< inopiiu- ! Iir-las! après la domande que j'avais conjiui' votre oiulo do lui faire pour uu)i, je vouais luo pi'oseulor à lui, et làchor par mes respects et par mes prières de disposer sou civwv a vous accorder à mes vœux.
ANGi'LiQL'E. — Ah! Cléaulo, lie pailons plus de rien. Laissons là toutes les pensées du mariage. Après la porte do mon père, je ne veux plus être du monde, et j'y renonce pour jamais. Oui, mon père, si j'ai résisté tantôt à vos volontés, je veux suivre du moins une de vos intentions -, ot réparer par là le chagrin que je m'accuse de vous avoir donné. SoullYez, mon père, que je vous en donne ici ma parole, et que je vous embrasse, pour vous lémoianer moi» res'^entiment^.
AUGAN se lève. — Ah, ma fille!
ANGÉLiQir, ('■poiiv.inii'.-. — Ahy !
AUGAN. — Viens. N'aie point de peur, je no suis pas mort. Va, tu os mou vrai san=r, ma vé'rifahie tille: ot ji^ suis ravi d'avoir vu ton bon naturel.
1. Cléanle est li> j'^U'n? hoinme aimé trAiigélique. el pour Je<iiifl Béralde était venu demander à Aru'^an la main de sa lille.
2. Elle entrera eUe-mème au couveni pour se conformer au désir d" son père.
r>. Hrssriiliiiicnl : ce mot est aujoui-d'imi synonyme rie /v(/(c//;(p. /((■((»/• h-nncc et invétérée: il n'avait pas ce sens au xvii' siècle : Angélique vent p;irlerici de sa reconnniaxnnce'.eommç. ressouvenir mA\(\\\o un soiivc/ilr (]iii datede très ]o\n.i'rssi'iitimriit exprijnenn si-iiliiiirnt Un'l l'I proton..!.
ANGÉLIQUE. — Ail ! quelle surprise agréiiblc, mon ])ère ! Puisque par un bonheur extrême le Ciel vous redonne à mes vœux, souflrez qu'ici je me jette à vos pieds pour vous supplier d'une chose. Si vous n'êtes pas favorable au penchant de mon cœur, si vous me refusez Cléante pour l'jinnx, je vous conjure au moins de ne me point l'orcci' d'en épouser un aulre. C'est toute la p-r;ice que je vous demande.
CMÎANTE se jolie à genoux. — Eh ! Monsieur, laissez-vous loucher à ses pi'ières et aux miennes, et ne vous montivz point contraire aux mutuels empressements d'une si belle inclination.
BÉRALDE. — Mon frère, pouvez-vous tenir là .'outre'?
ToiNETTE. — Monsieur, serez-vous insensible à tant d'amour?
AUGAN. — Qu'il se fasse médecin, je consens au mariage. Oui, faites-vous médecin, je vous donne ma tille.
CLÉANTE. — Très volontiers, Monsieur : s'il ne tient qu'à cela pour être votre gendre, et je me ferai médecin, apothicaire même, si vous voulez. Ce n'est pas une affaiie que cela, et je ferais bien d'autres choses pour obtenir la belle Angf'lique.
liÉriAijiK. — Mais, mon frci'o, il me vient ime pensée : faites-vous médecin vous-même. La commodité sera encore plus grande, d'avoir en vous tout ce qu'il vous faut.
TOINETTE. — Cela est vrai. Voilà le vrai moyen de vous giK'iir bientôt; et il n'y a point do maladie si osée, que de se jouer à la personne d'un médecin.
Ai'.GAN. — ,1e pense, mon frère, que. vous vous moquez de moi : est-ce que je suis en âge d'étudier?
itÉuALDE. — Bon, étudier! Vous êtes assez savant ; et il y en a beaucoii)) [larini eux qui ne sont pas plus habiles* que vous.
i. Tenir là coiitrr : résister ;'i des piières si fouoliantes.
)i. Habite, dHns l;i hinfîvie du xvii' siècle est svnonvme de sarmit.
ACTi: m. sr.!:>E xiv et r)Ei{>iLnE. ssi
AUtiA.N. — Jlais il faut bien savoir parler lalinS connailrc les maladies, et les remèdes qu'il y laiit faire.
BÉu-VLDE. — En recevant la robe et le bonnet de médecin, fous apprendrez tout cela, et vous serez après plus habile que vous ne voudrez.
ARGAN. — Quoi? l'on sait discourir sur les maladies quand on a cet habil-là?
isKKAi.nF.. — Oui. L'on na qu'à parler avec une robe et un bonnet-, tout palimalias'^ devient savant, et toute sottise devient raison.
ToiNETTE. — Tenez, Monsieur, quand il n'y aurait que votre barbe, c'est déjà beaucoup, et la barbe l'iiit plus de la moitié d'un médecin'^.
CLÉA.NTE. — En tout cas, je suis prêt à loul.
BÉRAI.DF. — Voulez-vous quc l'aflaire se fasse tout à l'heure ?
Ap.r.AN. — Comment tout à l'heuie?
■sÉRALDE. — Oui, et dans votre maison.
ARGA^. — Dans ma maison";:'
r.ÉRALDE. — Oui. Je connais une Faculté de mes amies^ qui viendra tout à l'heure en faire la cérémonie dans votre salie. Cela ne vous contera rien.
AUGAN. — Mais moi, que dire, que r(''jiondre?