Théatre choisi de Regnard
EN seize cent soixante-dix-sept, quatre ans après la mort de Molière, Boileau, dans son Epître adressée à Racine pour le consoler de l'échec de Phèdre et des attaques injustes des mauvais critiques, affirmait la décadence du théâtre comique :
L'aimable Comédie, avec lui terrassée.
En vain d'un coup si rude espéra revenir Et sur ses brodequins ne put plus se tenir.
Et il écrivait à son ami Brossette : « Depuis Molière il n'y a point eu de bonnes pièces sur le Théâtre-Français ; ce sont des pauvretés qui font pitié. » Déjà cependant courait le monde un jeune homme dont l'éblouissant talent allait donner au public l'illusion que le grand comique était revenu. Ce « cadet de Molière », ce fut Jean-François Regnard. Il naquit à Paris, trente-trois ans après son aîné, de r« honorable homme Pierre Regnard, marchand bourgeois de Paris, et de Marthe Gelée, sa femme, demeurant sous les piliers des Halles ». Il fut baptisé le 8 février 1655 en i'église de Saint-Eustache, sa paroisse. Son père s'occupait
du commerce des salines, c'est-à-dire de salaisons, et par toute sa famille il tenait à la riche bourgeoisie du haut négoce. Jean-François était le dernier de huit enfants : deux frères, morts jeunes, et cinq sœurs, dont trois seulement vécurent assez pour être connues de lui.
Il n'avait que deux ans et demi lorsqu'il perdit son père (juin 1657), ^a mère prit soin de son éducation, qui fut des plus complètes. Il étudia le grec et plus particulièrement le latin. Catulle et Plante firent ses délices, et sa dette envers le dernier n'est pas négligeable. Jean-François fut un écolier nonchalant, spirituel et enjoué. S'il faut l'en croire.
Il n'avait pas encor assemblé douze hivers Qu'errant sur rHélicon, il composait des vers,
ce qui nous reporte à 1667, l'année même d' Andromaque . « Des exercices d'académie », comme on disait alors, complétèrent son éducation. Il apprit l'escrime, l'équitation, la musique : menant le train de grand seigneur, que lui permettait sa fortune et auquel son tempérament se complaisait. Il était de mine agréable et de belle prestance ; joli cavaher, aimable danseur, il fut fort apprécié dans le monde.
Vers dix-sept ans, pour parfaire ses quahtés, on l'envoya en Itahe (1671 ou 1672). Il poussa plus loin, s'en fut à Constantinople et y resta près de deux ans; il fit une excursion sur les côtes de Syrie et revint en France après s'être arrêté pour le Carnaval à Venise, où il joua gros jeu et gagna 10.000 écus, frais de voyage déduits.
Ayant rapidement tnis ordre à ses affaires, Regnard, attiré par la vie de mascarades qu'il venait de goûter, repart pour ritaUe, accompagné d'un de ses amis, M. de Fercourt^ Il court le pays deux années durant, séjourne à Naples, à Rome, à Venise, visite la Calabre, et revient à Bologne, où il fait la connaissance d'une aimable Arlésienne, M"^^ de Prade, et de son mari. Les deux jeunes gens continuent
I. Aucousteaux de Fercourt, gentilhomme picard, était né en 1653.
leurs pérégrinations. Ils vont à Livournc, à Florence, à Gênes. De là ils s'embarquent pour Marseille sur un bateau anglais revenant d'Alep, et (par un heureux hasard) y retrouvent M. et M™^ de Prade. Des corsaires algériens attaquent le navire, en vue des îles d'Hyères, le 4 octobre 1678. On se bat, Fercourt est presque étranglé ; finalement les barbares sont vainqueurs. Ils emmènent leurs prisonniers en Sicile. Après avoir écume les mers pendant deux mois', Regnard et ses compagnons sont débarqués à Alger et vendus aux enchères : les trois hommes (M. de Prade, Fercourt et le poète) en un lot ; M™^ de Prade fut acquise par un autre marchand. Après huit mois de captivité, qui paraissent avoir été tolérables, et une tentative, avortée, d'évasion, la rançon de Fercourt et de Regnard arrive. Ils sont remis en hberté (mai 1679). Ils rachètent M™e de Prade pour 2.000 livres, et comme le marchand d'esclaves exige 10.000 hvres pour un homme, on se rembarque sans le mari. A Marseille on remonte sa garde-robe, puis on va à Arles rendre M™^ de Prade à sa famille. Regnard a raconté, et enjoHvé, les détails de cette romanesque aventure dans son petit récit : la Provençale.
Voici notre homme de retour à Paris. « L'ardeur de courir » le reprend. Toujours accompagné de Fercoiurt, et d'un troisième compagnon, il décide d'aller visiter les Pays-Bas. Ils partent le 21 avril 1681. La curiosité les pousse à Oldenbourg, pour voir la cour de Danemark. Stockholm n'est pas très loin. On y va. Le roi Charles XI leur conseille d'aller en Laponie. Pourquoi pas ? Ils y restent deux mois (juillet-septembre 1681), ne s'anêtant, le 22 août; qu'à l'endroit où « le monde leur manqua ». Ils reviennent sur Stockholm ; puis, pour ne point refaire le chemin de leur venue, se rendent en Pologne, chez le roi Jean Sobieski, et regagnent Paris par la Hongrie, l'Autriche et l'Allemagne. Ils sont de retour au début de 1682. A part quelques déplacements en Normandie ou en Champagne, ce fut la dernière équipée de Regnard.
I. « Je ramai sous le Maure, » écfit Riîgnard dans une épître. En réalité il fut employé à moudre du blé, carder de la laine et fabriquer des cages.
Il rédigea ses Voyages et son roman en 1682, et acheta l'année suivante une charge de « trésorier de France au bureau des finances de Paris ». Il avait alors vingt-huit ans. Cette fonction, purement nominale, qu'il occupa quinze ans, lui laissait des loisirs : il les occupa à bien vivre.
Il se lia avec Quinault, songea à écrire des opéras et fit une tragédie, Sapor, reçue, mais non jouée, à la Comédie française. Il écrivit alors pour la Comédie itahenne une série de farces qui va du Divorce (mars 1688) à la Suite de la Foire Saint- Germain (mars 1696)*, Le Théâtre-Italien cessa d' ailleurs ses représentations le 4 mai 1697. Regnard avait déjà débuté au Théâtre-Français avec Attendez-moi sous l'orme (mai 1694). Sans doute il avait attendu pour ce faire la mort de sa mère (12 décembre 1693), auprès de qui il n'avait cessé de vhnce depuis son retour. M^^^ Regnard était dévote et n'eût pas aimé voir le nom de son fils figurer sur une affiche de théâtre. Or aux Itahens les auteurs ne signaient point leurs pièces.
C'est à cette époque encore que se place la querelle avec Boileau. Regnard avait répondu assez vertement à l'auteur de la Satire contre les femmes par une Satire contre les maris (1694). Boileau mit Regnard aux gémonies dans son Epître X; et Regnard réphqua par le Tombeau de M. B[oileau]-D[espréaux] (1695). Mais le critique et le poète étaient tous deux hommes d'esprit. Ils se réconcilièrent. Regnard dédia à Boileau ses Ménechmes et Boileau dans la suite adoucit son Épître.
A partir de cette date les grandes comédies se succèdent, depuis le Joueur (décembre 1696), à propos duquel Dufresny, son collaborateur et ami, rompt avec lui, sous prétexte de
ï. Liste des pièces en prose écrites par J. Regnard pour le Théâtre-Italien ET DATE de LEUR PREMIÈRE REPRÉSENTATION : U Divorce, 3 oictes, 17 mars 1688. — La Descente de Mezzetin aux Enfers, i acte, 5 mars 1689. — Arlequin, homme à bonnes fortunes,
3 actes, 10 janvier 1690. — La Critique de l'Homme à bonnes fortunes, 1 acte, 1" mars 1690. — Les Filles errantes ou les Intrigues des hôtelleries, 3 actes, 24. août 1690. — La Coquette ou l'Académie des dames, 3 actes, 17 janvier 1691. — Les Chinois, en coUab. avec Dufresny,
4 actes, 13 décembre 1692. — La Baguette de Vulcain, avec Dufresny, i acte, 10 janvier 1693 ; V Augmentation de la Baguette, 1 acte. — La Naissance d'Amadis, i acte, 10 février 1694. — La Faire Saint- Germain, avec Dufresuy, 3 actes, 26 décembre 1695. — La Suite de la Foire Saint-GerriMin ou les Momies d'Egypte, i acte, 19 mars 1696.
plagiat, jusqu'au Légataire universel, son dernier et son plus franc succès (janvier 1708)*.
En 1697 Regnard avait renoncé à sa charge de trésorier. Depuis longtemps déjà il menait joyeuse vie de riche épicurien et « cynique mitigé », toute en soupers fins, galantes réceptions, chasses et parties de campagne. Il recevait libéralement élégante et gaie compagnie, soit en sa maison de Paris, non loin la porte Richelieu, soit en son château de Grillon, près Dourdan, à onze heues de la capitale.
Les deux sœurs Loyson, dont la cadette avait retenu sa fantaisie, faisaient les honneurs de ce ménage de vieux célibataire. Et les hôtes affluaient, certains de trouver, selon l'enseigne de Regnard :
Grand'chère, vin délicieux.
Belle maison, liberté tout entière.
Bals, concerts, enfin tout ce qui peut satisfaire
Le goût, les oreilles, les yeux 2...
La « Chanson faite à Grillon » en 1703 trace en quelque sorte le programme d'existence du poète.
Pour passer doucement la vie Avec mes petits revenus.
Ici je fonde une abbaye.
Et je la consacre à Bacchus...
Les vœux qu'en ce temple on doit faire Ne peuvent point nous alarmer :
Long repas et courte prière.
Chanter, dormir et bien aimer...
I . Liste des pièces écrites par J. Regnard pour le Théâtre-Français et date de LEUR première REPRÉSENTATION : Atteftdezmoi SOUS l'ormâ, comédie, i acte, prose, 19 mai 1694. — La Sérénade, comédie, i acte, prose, 3 juillet 1694. — Le Bourgeois de Falaise ouïe Bal, comédie, i acte, vers, 14 juin 1696. — Le Joueur, comédie, 5 actes, vers, 19 décembre 1696. — Le Distrait, comédie, 5 actes, vers, 2 décembre 1697. — Le Carnaval de Venise, opéra-ballet, en 3 actes, 23 février 1699. — Démocrite, comédie, 5 actes, vers, 12 janvier 1700.
— Le Retour imprévu, comédie, i acte, prose, 11 février 1700. — Les Polies amoureuses, comédie, 3 actes, vers ; le Mariage de la Folie, divertissement, 1 acte, vers, 15 janvier 1704.
— Les Ménechmes, comédie, 5 actes, vers, 4 décembre 1705. — Le Légataire universel, comédie, 5 actes, vers, 9 janvier 1708. — La Critique du Légataire universel, comédie, i acte prose, 19 janvier 1708.
. 2. Mariage de la Folie (scène 1).
...Pour empêcher que les richesses Ne tentent le cœur de quelqu'un.
L'argent, le vin, et les maîtresses.
Tous les biens seront en commun.
Afin qu'aucun frère n'en sorte Et fasse sans peine ses vœux.
Il sera gravé sur la porte :
Ici l'on fait ce que l'on veut.
Les derniers mois de ce bon vivant furent mélancoliques. Le 27 septembre 1708 il avait fait dresser par-devant notaire la liste complète de ses œuvres. Il éprouva des chagrins d'amovu:; quelques contrariétés. Il mourut subitement, le
4 septembre 1709, à Grillon, âgé de cinquante-quatre ans, soit d'une indigestion mal soignée, soit pour avoir bu un verre d'eau glacée, au retour d'une chasse. Il fut inhumé le
5 septembre en une chapelle de l'église Saint-Germain, à Dourdan.
On pourrait, modifiant légèrement quelques-uns de ses vers, lui en composer une épitaphe :
Les dames, le jeu, ni le vin
Ne l'arrachèrent à lui-même.
Faire tout ce qu'on veut, vivre exempt de chagrin. Ne se rien refuser, tel fut tout son système. Et de ses jours ainsi il attrapa la fin !
Regnard, avons-nous dit, est le « cadet de Molière v. Indiscutablement il s'évertua à imiter son aîné et à rivaliser avec lui. Il lui a fait de nombreux emprunts que nous signalerons dans les notes*. Les plus ambitieuses de ses comédies, le Joueur et le Distrait, attestent ses efforts pour atteindre à la comédie de caractère et de moeurs. EUes démontrent
I. Ce qui est plus remarquable, c'est qu'il a écrit des vers à sa louange dans le Prologue des Minechmts.
Depuis qu'un peu trop tôt la Parque meurtiière
Enleva le fameux Molière, Le censeur de son temps, l'amour des beaux esprits, La Comédie en pleurs et la scène déserte Ont perdu presque tout leur prix...
en même temps l'infériorité de notre auteur, non pas tant au point de vue technique (car, tout bien pesé, Regnard est sur ce point supérieur à Molière) qu'au point de vue philosophique.
L'observation, chez Regnard, est faussée et superficielle ; elle manque de force, et partant de vérité. Il ne prend rien au sérieux et peint des personnages de fantaisie, brillants et légers, sans vérité profonde et parfois même sans vraisemblance. Ce sont des marionnettes spirituelles et qui gesticulent, mais qui n'éprouvent rien. Regnard, à la différence de Molière, ne sent pas que dans la vie le drame côtoie souvent la comédie: témoins /e Tartufe, l' Avare, le Misanthrope. On s'attendrait à trouver dans le Joueur les ravages, au moins esquissés, d'une passion funeste. Il n'en est rien. Toute la pièce demeure plaisante ; pas un seul instant nous n'entrevoyons les catastrophes que le jeu peut déterminer, et qu'il causait en France à l'époque où Regnard écrivait.
Involontairement, inconsciemment peut-être, Mohère, par la vérité de son théâtre, est morahste. Regnard ne l'est jamais. Ses personnages sont tous, avec candeur, de jolis fripons. Joueurs décavés et coureurs de dots ou d'héritages, jeunes filles délurées plus qu'il ne convient, valets et servantes sans vergogne, aventurières sans scrupules, c'est, écrit M. Lanson, « un monde débraillé et cynique, dont l'auteur s'amuse en toute innocence, sans faire le satirique ni le grognon, comme si c'était là les mœurs les plus naturelles du monde ». « Regnard, note encore Sainte-Beuve, Regnard, qui menait à sa manière quelque chose des mêmes mœurs, en ne les corrigeant que par l'esprit, ne songeait pas trop, en les peignant, à faire une leçon. Il donnait carrière à sa veine et à ce démon de gaieté qui l'animait. Placé à côté de Mohère, Regnard s'en distingue en ce qu'il rit avant tout pour rire. » Dans Molière, au fond du comique, il y a un honnête homme qui n'est indifférent ni au bien ni au mal, ni au vice, ni à la vertu ; il y a même quelque peu un pessimiste. Dans Regnard, au fond, il n'y a que le bon vivant, l'homme de plaisirs le plus insouciant et le plus libre, pour qui la vie n'est qu'un pur carnaval.
Son théâtre évidemment se ressent de l'épicurisme de sa vie. Avant tout, pour Regnard, il faut rire.
Il faut, comme un torrent, que la veine ait son cours,
écrivait-il lui-même, se rangeant à l'avis de son maître Rabelais, « pour ce que rire est le propre de l'homme. » Mais ce qu'il perd en profondeur, Regnard le gagne en gaieté; et nul ne lui est supérieur par ses qualités de comique. Sans doute, surtout dans ses bouffonneries écrites pour le théâtre itahen, Regnard ne regarde pas trop aux moyens qu'il emploie pour atteindre sa fin. Turlupinades, sous-entendus, équivoques, propos salés et plaisanteries malodorantes, le parfum de « haulte gresse » dont s'assaisonnent Pantagruel et Gargantua, tout cela est largement utilisé par lui. Ses intrigues aussi sont souvent extravagantes, pressées, poussées, tournant au vaudeville, à la farce, à la folie des mascarades. Cela dit, il ne reste que des éloges à lui adresser. Son style, en dépit de quelques négligences, est parfait, vif, aisé, coulant, souple et harmonieux. Il s'inspire de Racine, qu'il imite quelquefois '. Les images sont imprévues, les expressions piquantes. « Le style de Regnard est comme le bon vin qu'il versait à ses hôtes ; il en a le corps et le bouquet (Sainte-Beuve). »
Mais la qualité essentielle de ce théâtre, c'est bien cette verve intarissable, cet irrésistible brio, ce diable au corps, qui anime les personnages et entraîne les spectateurs. Boileau, réconcilié avec Regnard, avouait : » Il n'est pas médiocrement gai ! >> Et Voltaire, qui s'y connaissait, a finement distingué le maître du disciple dans cette déclaration, qui est en même temps un jugement : « Qui ne se plaît pas à Regnard n'est pas digne d'admirer Molière. »
Georges ROTH: