ACTE PREMIER
GÉRONTE
Monsieur le professeur, avecque vos raisons. Il faudrait vous loger aux Petites-Maisons ^
TOUTABAS
De quoi sert, je vous prie, une foule inutile
De chanteurs, de danseurs, qui montrent* par la ville?
Un jeune homme en est-il plus riche, quand il sait
Chanter ré mi fa sol, ou danser un menuet ' ?
Paiera-t-on des marchands la cohorte pressante
Avec un vaudeville ou bien une courante ♦ ?
Ne vaut-il pas bien mieux qu'iin jeune cavalier
Dans mon art au plus tôt se fasse initier?
Qu'il sache, quand il perd, d'une âme non commune,
A force de savoir, rappeler la fortune?
Qu'il apprenne un métier qui, par de sûrs secrets.
En le divertissant, l'enrichisse à jamais?
Vous êtes riche, à voir * ?
TOUTABAS
Le jeu fait vivre à l'aise Nonabre d'honnêtes gens, fiacres, porteurs de chaise ; Mille usuriers fournis de ces obscurs brillants Qui vont de doigts en doigts tous les jours circulants ; Des Gascons à souper dans les brelans fidèles ; Des chevaliers sans ordre ; et tant de demoiselles Qui, sans le lansquenet et son produit caché. De leur faible vertu feraient fort bon marché. Et dont tous les hivers la cuisine se fonde Sur l'impôt établi d'une infaillible ronde.
GÉRONTE
S'il est quelque joueur qui vive de son gain. On en voit tous les jours mille mourir de faim. Qui, forcés à garder une longue abstinence. Pleurent d'avoir trop mis à la réjouissance.
TOUTABAS
Et c'est de là que vient la beauté de mon art : En suivant mes leçons, on court peu ce hasard.
I. Petites-Maisons: hospice des aliénés au xvii» et au xviii» siècle. — i. Montrer: se montrer, s'exhiber. — 3. Menuet ne compte que pour, deux syllabes. — 4. Courante : danse ancienne d'un caractère grave. — 5. ^ voir : d'après ce que vous dites.
m — LE JOUEUR
Je sais quand il le faut, par un peu d'artifice. D'un sort injurieux corriger la malice ; Je sais, dans un trictrac, quand il faut un sonnez *, Glisser des dés heureux, ou chargés, ou pipés ; Et quand mon plein ^ est fait, gardant mes avantages. J'en substitue aussi d'autres prudents et sages. Qui, n'offrant à mon gré que des as à tous coups, Me font en un instant enfiler douze trous.
Eh ! monsieur Toutabas, vous avez l'insolence De venir dans ces lieux montrer votre science?
TOUTABAS
Oui, monsieur, s'il vous plaît.
GÉRONTE
Et vous ne craignez pas Que j'arme contre vous quatre paires de bras, Qui le long de vos reins...
TOUTABAS
Monsieur, point de colère ; Je ne suis point ici venu pour vous déplaire.
GÉRONTE, le poussant.
Maitre juré filou, sortez de la maison.
TOUTABAS
Non, je n'en sors qu'après vous avoir fait leçon.
GÉRONTB
A moi, leçon?
TOUTABAS
Je veux, par mon savoir extrême.
Que vous escamotiez un dé comme moi-même.
GÉRONTE
Je ne sais qui me tient, tant je suis animé.
Que quelques bons soufflets donnés à poing fermé...
Va-t'en !
(// le prend par les épaules.)
1. Sonnet : coup amenant les deux six. — 2. Paire son pUin : terme du jeu de trictrac*