‹ Théatre choisi de Regnard (volume 2)Chapitre 27 sur 168 · SCÈNE IV : LE MARQUIS. LA COMTESSE, ANGÉLIQUE. NÉRINE · texte numérisé non relu

SCÈNE IV : LE MARQUIS. LA COMTESSE, ANGÉLIQUE. NÉRINE

LE MARQUIS, se rajustant, à la Comtesse.

Je suis tout en désordre : un maudit embarras

M'a fait quitter ma chaise à deux ou trois cents pas ;

Et j'y serais encor dans des peines mortelles,

Si l'amour, pour tous voir, ne m'eût prêté ses ailes.

LA COMTESSE

Que monsieur le marquis est galant sans fadeur !

LE MARQUIS

Oh ! point du tout, je suis votre humble serviteur. Mais, à vous parler net, sans que l'esprit fatigue. Près du sexe je sais me démêler d'intrigue.

{Apercevant Angélique.) Ah ! juste ciel ! quel est cet admirable objet?

LA COMTESSE

C'est ma sœur.

Votre sœur ! vraiment, c'est fort bien fait. Je vous sais gré d'avoir une sœur aussi belle ; On la prendrait, parbleu ! pour votre sœur jumelle.

LA COMTESSE

Comme à tout ce qu'il dit il donne un joli tour ! Qu'il est sincère ! On voit qu'il est homme de cour.

LE MARQUIS

Homme de cour, moi ! non. Ma foi, la cour m'ennuie.

L'esprit de ce pays n'est qu'en superficie ;

Sitôt que vous voulez un peu l'approfondir.

Vous rencontrez le tuf. J'y pourrais m'agrandir ;

J'ai de l'esprit, du cœur, plus que seigneur de France ;

Je joue, et j'y ferais fort bonne contenance :

Mais je n'y vais jamais que par nécessité.

Et pour y rendre au roi quelque civilité.

NÉRINE

Il vous est obligé, monsieur, de tant de peine.

LE MARQUIS

Je n'y suis pas plus tôt, soudain je perds haleine *.

Ces fades compliments sur de grands mots montés,

Ces protestations qui sont futilités,

Ces serrements de mains dont on vous estropie.

Ces grands embrassements dont un flatteur vous lie,

M'ôtent à tout moment la respiration :

On ne s'y dit bonjour que par convulsion 2.

ANGÉLIQUE, au Marquis.

Les dames de la cour sont bien mieux votre affaire?

LE MARQUIS

Point. Il faut être au moins gros fermier pour leur plaire

Leur sotte vanité croit ne pouvoir trop haut

A des faveurs de cour mettre un injuste taux.

JNIoi, j'aime à pourchasser des beautés mitoyennes.

L'hiver, dans un fauteuil, avec des citoyennes.

Les pieds sur les chenets étendus sans façons.

Je pousse la fleurette et conte mes raisons.

Là, toute la maison s'offre à me faire fête ;

Valet, filles de chambre, enfants, tout est honnête :

L'époux même, discret, quand il entend minuit.

Me laisse avec madame, et va coucher sans bruit.

Voilà comme je vis, quand parfois dans la ville

Je veux bien déroger...

NÉRINE

La manière est facile ; Et ce commerce-là me paraît assez doux.

LE MARQUIS, à la Comtesse.

C'est ainsi que je veux en user avec vous. Je suis tout naturel, et j'aime la franchise : Ma bouche ne dit rien que mon cœur n'autorise. Et quand de mon amour je vous fais un aveu. Madame, il est trop vrai que je suis tout en feu.

LA COMTESSE

Fi donc, petit badin, un peu de retenue !

Vous me parlez, marquis, une langue inconnue ;

I. Le vers signifie : A peine suis-je arrivé que je perds haleine... — 2. Ces prieis sont aussi ceiix d'Alceste dans le Misanthrope (a. I, se. 1).

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