‹ Théatre choisi de RegnardChapitre 67 sur 135 · NOTICE · texte numérisé non relu

NOTICE

On a longtemps prétendu qu'un fait véritable avait donné naissance à la comédie de Regnard. Il se serait agi d'une captation de l'héritage d'uti gentilhomme franc-comtois, au moyen d'un paysan soudoyé pour jouer au profit des pères jésuites le rôle que joue Cris pin dans la pièce. — Cette légende a été réfutée dans les Questions historiques du \" octobre 1869.

Il est beaucoup plus vraisemblable que Regnard a été inspiré par un vieux conte italien de Marco Cadamosto de Lodi, imprimé à Rome en 1544, et dont l'idée première appartient au fonds commun de toutes les littératures. On la retrouve, par exemple, dans la farce de Maître Pathelin.

Eraste, neveu du cacochyme Gérante, est amoureux d'Isabelle, qu'il ne pourra épouser que si son oncle l'institue son légataire. Le vieillard, qui a eu un moment la velléité de prendre lui-même Isabelle pour femme, renonce à ce projet et conse7it à laisser son bien à Eraste ; mais il veut en distraire quarante mille écus, qu'il destine à un neveu normand et à une veuve du Maine, sa nièce. Cette clause trouble fort Eraste et son valet Crisfnn, ainsi que Lisette, servante de Gérante. Pour la prévenir, Crispin se déguise en farouche neveu de Normandie, puis en processive veuve du Maine, et parvient ainsi à donner à Gérante la plus mauvaise idée de ses parents, qu'il ne connaît pas. Malheureusement, ému

par ces secousses successtmts, le vieillard tombe en syncope et va mourir sans tester. Crispin prend alors les vêtements et les allures de Gérante, et dicte aux notaires un testament, où il institue Eraste légataire universel, attribue à Lisette deux mille écus comptant, et à lui-même, Crispin, une rente viagère. Tout à coup on apprend que Géronte n'est pas mort ; il vient, il est stupéfait de voir le notaire apporter la copie d'un testament qu'il ne se rappelle pas avoir fait ; à chaque nouvel étonnement gui lui cause la lecture de cette pièce, on lui répond : « C'est votre léthargie ! » Et Géronte, convaincu, approuve comme sien le testament de Crispin. Eraste peut épouser Isabelle.

La critique suivante de A.Michiels, dans son Essai sur le talent de Regnard, tnet en évidence l'immoralité du Légataire, que le génie comique du poète fait oublier :

R Si Regnard avait eu le cœur plus sensible, l'esprit plus juste et plus élevé, il n'aurait pas écrit son Légataire, ou il l'aurait conçu autrement. Géronte n'est pas un malade imaginaire comme Argan : il éprouve des douleurs réelles,... il tombe dans de longues syncopes où on le croit mort. Sa situation est triste, déplorable, et non comique... Toutefois ce malheureux auquel on doit des soins et des égards, qui annonce de bons sentiments, ne s'opiniâtre jamais et témoigne de l'affection à ceux qui l'entourent, est malmené par eux de la façon la plus rude et la plus grossière...

« ...On finit partant rudoyer le pauvre homme qu'il tombe sans connaissance. Sa léthargie n'inspire au meilleur des neveux et à ses dignes acolytes que l'idée de faire un faux testament. Tant que dure sa syncope, personne ne le veille, ne s'occupe de lui ; le pauvre diable s'en tire comme il peut. Il donne aussitôt des marques d'intérêt et d'affection à Eraste...

« ...Ces molestations perpétuelles dirigées contre un vieillard sans défense, ne paraissent-elles point souverainement lâches ? Tout cela est déplorable,... j'avoue que j'aimerais mieux le voir expulser les franches canailles qui le tourmentent, le volent et V insultent... T>

LE LEGATAIRE UNIVERSEL

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