‹ Théâtre choisiChapitre 126 sur 206 · SCÈNE IY · texte numérisé non relu

SCÈNE IY

LES MÊMES, LAVEMAS.

LAVEMAS.

Savcz-vous la nouvelle arrivée à l'instant?

PLACARD

Non, ma foi.

CUIRVERNI.

Je l'ignore.

LAVEMAS.

Un étrange incident.

Idiot, le vaurien, qui d'un grand coup de canne A tuéCuirverni, lui que la loi condamne A treize francs dix sous...

PLACARD

Eh bien ! après?

CUIRVERNI.

Eh bien!

LAVEMAS.

Il n'est plus en prison : il a trouvé moyen De filer.

CUIRVERNI.

Pas possible!

LAVEMAS.

Avec Marionnette, Une espèce de...

CUIRVERNI.

Bien I on connaît la brunette.

Le diable esl -il venu pour l'aider à sortir?

Je, ne vois pas comment il a l'ait pour partir ;

il était au cachot.

MARIONNETTE. 277

LAVEMAS.

La nouvelle est exacte; Ils ont filé tous deux.

CUIRVERNI.

Mais quand ça?

LAVEMAS.

Dans l'entr'acte.

CUIRVERNI.

Et vous ne savez pas par quels adroits moyens Il a percé les murs, ou séduit les gardiens? Car enfin, moi je crois qu'on ne peut sans obstacle S'en aller d'un cachot comme on sort du spectacle. Pardon !...

Il prend une épingle que Lavemas avait au revers de son habit et la met sur sa manche.

LAVEMAS.

Et c'est à moi qu'on a remis le soin De les faire empoigner.

Ils sont dans quelque coin, Cachés sous de faux noms, sans doute ?

PLACARD

Bah!

LAVEMAS.

Silence !

J'ai des renseignements d'une grande importance...

CUIRVERNI, regardant Jérémie.

Mais voyez donc, Messieurs, ce pauvre soliveau, Qui sans se remuer pleure là comme un veau ; On ne peut le nier, la chose est bien certaine, C'est le portrait vivant d'une borne-fontaine.

Ici l'un des domestiques tire de sa poche une clef et remonte Jérémie comme une pendule. A chaque tour de clef, celui-ci fait un mouvement, et il pleure abondamment dès que le domestique a fini.

LAVEMAS.

Je crois que tous les deux sont débarqués ici.

278 MARIONNETTE

CUIRVEKXI, regardant au dehors.

Il a parbleu raison, car, ma foi, les voici. Qu'ils sont bien mis pour fuir !

LAVEMAS.

C'est un nouvel usage ; Les beaux habits, ce sont les habits de voyage. Ils ont pour compagnons quelques comédiens Qu'on peut sans calembour appeler des vauriens ; Mais c'est un incident de vieille comédie, Qui n'est point assez neuf pour une parodie... Ils se sont éloignés. Soyez sûrs, en tous cas, Qu'ils sont plus amusants quand on ne les voit pas.

CUIRVERXI, désignant Jérémie.

Emmenons ce vieillard: depuis au moins une heure Il est là, sur ce banc, qui gémit et qui pleure. En se frappant du poing le creux de l'estomac.

PLACARD, voyant Jérémie qui prend une prise.

Ça ne l'empêche pas de prendre du tabac.

CUIRVERNI, lui frappant sur l'épaule.

Venez-vous avec nous?

Jérémie se lève sans dire un mot et se met en mouvement en marchant au pas.

Quel vieillard mécanique !

A part.

Qu'une douleur muette est un objet tragique !

Ils sortent tous, Jérémie les suit.

SCKNE V IDIOT, MARIONNETTE,

IDIOT

Enfin, nous arrivons, et ce, sans accidents.

MUilO.NNKTTIï, sasseyant.

Holà! je n'en peui plus.

MARIONNETTE. 279

Moi, je suis sur les dents.

Je ne le cache pas, sautiller d'acte en acte, D'un pays dans un autre...

MARIONNETTE

Ah ! la chose est exacte.

IDIOT

Oui, de Pontoise à Blois, et de Blois à Nangis, C'est en trop peu de temps trop changer de logis. Destin, cesseras-tu de me faire la queue?

MARIONNETTE

Encor, si nous avions du moins trois sous par lieue, Comme on donne aux soldats, nous dirions : c'est égal; Romantiques piétons, en nous donnant du mal, Nous gagnons quelque chose ; à la fin de la pièce Nous aurons quelque argent du moins à mettre en caisse...

IDIOT

Avec ce capital, je paierais ma rançon, Et je t'épouserais comme un joli garçon.

MARIONNETTE

M'épouser ?

IDIOT

Ah ! dis-moi, d'une façon bien nette... Si tu veux m'épouser, ô ma Marionnette !

MARIONNETTE

Idiot ! je ne suis pas digne de tant d'honneur ; Je ne veux être rien, non, rien que votre sœur.

IDIOT

Si tu deviens ma sœur, eh! mais... comment donc faire ? Mais du tout, mais cela ne fait plus mon affaire... Nous nous entendons mal, j'en suis bien convaincu.

MARIONNETTE, à part.

Hélas ! son seul désir est donc d'être...

IDIOT, lui donnant un coup sur le bras.

Veux-tu ?

230 MARIONNETTE

MARIONNETTE

Oh ! tu m'as fait bien mal, médian t!

IDIOT, à part.

Elle est touchée.

C'est un commencement... l'affaire est emmanchée.

MARIONNETTE

Idiot !... Idiot !

IDIOT

Eh! quoi... de mon projet Aurais-tu bien le cœur de voter le rejet ? Tu ne l'ignores pas, contre moi l'on machine... Vois-tu ?... mon ciel est noir, couleur d'encre de Chine ; Mais si tu veux me suivre, accepte tout de go, Il deviendra bleu clair, et couleur d'indigo.

MARIONNETTE

Chacun de vos discours a l'air d'une palette.

IDIOT, d'un air piqué.

Un adroit pâtissier doit dorer sa galette. Mais il ne s'agit pas de ça pour le moment ; Voyons, veux-tu me suivre? astre du firmament, Ange couleur de rose, à la prunelle brune !

MARIONNETTE

Cher Idiot !

IDIOT

Veux-tu devenir ma fortune, Ma gloire, mon amour, mon bien ou ma vertu? Cinq choses à choisir ; laquelle choisis-tu ?

MARIONNETTE

Peut-ôtre une autre ici serait embarrassée. Eh Itit'ii ! j'accepte tout... je te suis...

IDIOT, avec joie, à part.

Enfoncée !

Elle pourrait ailleurs vivre heureuse, ma foi, A l'abri du besoin; el tandis qu'avec moi, Son espoir, <le mon sort compagne vagabonde,

MARIONNETTE. 2S1

CTesl de crever de faim dans quelque coiu du monde. Eh bien ! elle n'a pas balancé d'un moment. Chef-d'œuvre de logique et de discernement ! Sylphide aux yeux d'azur, déesse inexplicable, Elle est bien bête... oh ! oui, mais elle est bien aimable.

MARIONNETTE

Je m'en vais.

IDIOT

Mais pourquoi ?

MARIONNETTE

Ma foi, je ne sais pas.

Je m'en vais pour sortir... pour rimer, je m'en vas. Idiot, je suis tienne... oui, voilà ma menotte. Il me semble déjà que je suis Idiote.

Elle sort en saluant Cuirverni.

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