SCENE V les mêmes, JÉRÉMIE, MARIONNETTE
Ils arrivent, l'un à droite, l'autre à gauche du Sous-Préfet. JÉRÉMIE.
Je viens pour insulter à la magistrature.
MARIONNETTE
Je salue humblement votre sous-préfecture.
JÉRÉMIE
Justice !
MARIONNETTE
Grâce !
LE SOUS-PRÉFET
Enfin, d'où venez-vous? pourquoi...
JÉRÉMIE
Pour que vous m'écoutiez.
MARIONNETTE
Moi d'abord.
jéhémii:.
Non, c'est moi,
JÉHÉMIE et MARIONNETTE.
Monsieur le Sous-Préfet, ma cause est la meilleure,
Et e'cst votre, devoir de mYconler sur l'heure;
Redoutez les b&vardi; <>u ne sait jamais quand,
MARIONNETTE. 291
Lorsqu'il parle, s'arrête un faiseur de cancans.
LE SOUS-PRÉFET
Taisez-vous, et parlez : car ce conflit me fâche; Quel est le détenu? Qui voulez-vous qu'on lâche?
MARIONNETTE
Idiot.
JÉRÉMIE
Non, Gaspard.
LE SOUS-PRÉFET
Qui ? Gaspard l'Avisé ?
JÉRÉMIE
Non, c'est bien un Gaspard, mais beaucoup moins rusé; Gaspard est mon neveu ; moi, son oncle.
LE SOUS-PRÉFET
A merveille.
MARIONNETTE
L'autre, c'est mon cousin.
LE SOUS-PRÉFET
Je vois le bout d'oreille.
A lui-même.
Par ce maudit curé me voir toujours lier!
Je changerais mon sort au sort d'un chiffonnier.
RARATJOIE.
Changer son sort au sort d'un autre ! quel délire !
JÉRÉMIE
Écoutez, Sous-Préfet, j'ai trois vers à vous dire. Moi, je dirai d'abord, malgré son air si doux, Que monsieur le curé ne vaut pas mieux que vous. (Pardon du mot !) Hélas ! la chose est trop formelle, Vous êtes dans ses mains comme un polichinelle, (Pardon du mot !) Il veut coffrer tous vos amis, En faire du pâté, du hachis, du salmis. Ah! feu votre papa n'était pas si ganache, (Pardon du mot!) Jamais curé de Saint-Eustache, Fût-ce môme celui de Germain-l'Auxerrois,
292 MARIONNETTE
Ne nous aurait, sous lui, molestés autrefois. Ah ! je suis d'autrefois... (pas besoin qu'on le dise, Cela se voit de reste à cette barbe grise.) Maître ! croyez un vieux.
LE SOUS-PRÉFET
Un vieux, qu'est-ce?
JÉRÉMIE
Un vieux... vieux, Qui n'est pas fait d'hier, comme ça saute aux yeux! Pour danser dans les bals, pour égayer vos fêtes, Gardez, gardez encor un peu déjeunes tètes. Croyez un vieux.
LE SOUS-PRÉFET
Encor?
JÉRÉMIE
Croyez un vieux.
LE SOUS-PRÉFET
Le sot !
Un vieux quoi? vieux bavard?
JÉRÉMIE
Vous avez dit le mot.
Je vous le dis sans fard, du temps de votre père, On mangeait des choux-fleurs et des pommes de terre, Maintenant on invente un tas de mets nouveaux; La Saint-Barthélémy vient sonner pour les veaux.
MARIONNETTE
Ah ! parlez pour les bœufs, monseigneur!
JÉRÉMIE
Quelle mode!
Car un veau décollé point ne se raccommode. D'ailleurs, croyez un vieux ! Je suis homme de goût. Une tête toujours l'ait un mauvais ragoût, A moins qu'on n'ait recours à certaines recettes. il esi bien «les façons de fricasserles tètes: Tête à l'Italienne, el tête au naturel,
Tôle en chipolata, tôte à la croque au sel; Tète farcie au riz, tôte à la...
LE SOUS-PRÉFET
Tu m'embêtes.
As-tu bientôt fini de me parler de têtes ?
JEREMIE, continuant.
Tètes du Puits-Certain, têtes aux cornichons, Têtes de sangliers ou têtes de cochons.
LE SOUS-PRÉFET
Est-il bientôt au bout de sa nomenclature,
Ce caput mortuum de la littérature ?
As-tu perdu la tienne, insupportable vieux?
Tu m'annonces trois vers, tu m'en dis trente-deux.
JÉRÉMIE
?• Si je fais des discours longs de trois quarts de lieue,
Dira-t-on que mes vers n'ont ni tête ni queue ?
LE SOUS-PRÉFET
Non !... la tête y foisonne, et j'en dois convenir; Mais par malheur, la queue est bien longue à venir ; Va-t'en!
JÉRÉMIE
A la façon dont ce drôle me traite, J'avais plus d'agrément dans ma douleur muette.
LE SOUS-PRÉFET, à Rabatjoie.
Depuis qu'il m'a parlé, la migraine m'a pris; Ce sont les harangueurs qui font les cheveux gris.
RARATJOIE. t
Ce sont les perruquiers, du moins je le présume,
A moins qu'on n'ait changé cette ancienne coutume.
LE SOUS-PRÉFET, avec humeur.
Ce sont les harangueurs qui font les cheveux gris, J'en suis, parbleu, certain.
RABATJOIE.
Ici, mais à Paris Ce sont les perruquiers! ils restaurent les nuques,
294 MARIONNETTE
Et l'ont les faux toupets, les tours et les perruques.
LE SOUS-PRÉFET, à part.
Mais a-t-il donc juré, ce stupide animal,
De traduire en bêtise un mot original?
Je n'en ai pas souvent, et pour un que je trouve,
Il faut qu'il me l'abîme... Ah! quel ennui j'éprouve !
MARIONNETTE
A mon tour à présent, monsieur le Sous-Préfet : Je vais en quatre mots vous raconter le fait. Je viens pour Idiot ! pardonnez, je vous prie, Je ne sais pas parler.
LE SOUS-PRÉFET, à Rabatjoie.
C'est pour ça qu'elle crie.
MARIONNETTE
Vous avez eu bien tort, je vous le dis tout net. Pourquoi mettre dedans cet ennuyeux benêt? Ah! croyez une jeune... Oui! pour lui je m'alarme. Ce malheureux garçon, plus bête qu'un gendarme, (Soit dit sans offenser ce corps spirituel, N'est-il pas vrai, Messieurs?) au moment actuel, Il se trouve en prison, il se désole, il jeûne Peut-être : c'est bien triste!... Ah! croyez une jeune.
.1 HUÉ MIE, à part.
Elle me fait du tort, en me prenant mon mot.
MARIONNETTE
Répondez, Sous-Préfet, répondez! il le faut. Ah! pour vous exprimer le chagrin qui me mine, Je n'ai pas, par malheur, une voix masculine, Mais croyez une jeune...
LE SOUS-PRBFET.
Il faut vous en aller.
MARIONNETTE
Encore quelques mots. Je ne sais pas parler; Des orateurs boulions l'espèce est très-commune, H est d'affreux bavards, des loustics de tribune,
MARIONNETTE. 29o
N'est-il pas vrai. Messieurs? ils ont des langues; nous, Nous avons pour parler des pieds et des genoux, Et c'est bien moi us commode! Ah! femmes que nous sommes, Nous ne savons pas bien parler comme les hommes.
LE SOUS-PRÉFET
Vous appelez cela ne pas parler?... Eh bien ! Si vous saviez parler je ne risquerais rien.
JÉRÉMIE
Eh bien ! et mon Gaspard, il faut donc qu'on l'éreinte? Vous ne croyez donc pas un vieux?
MARIONNETTE
Parlez sans feinte.
Croyez-moi, mieux vaut croire une jeune qu'un vieux.
LE SOUS-PRÉFET
Vous êtes bien gentils! je vous crois tous les deux : Maintenant défilez ! et que Dieu vous assiste.
MARIONNETTE
Il est bête à plaisir.
JÉRÉMIE , d'un air de mépris.
Ce doit être un carliste.
Il sort. Marionnette reste cachée derrière un rideau. LE SOUS-PRÉFET , aux gendarmes et aux domestiques.
Vous autres, laissez-nous... partez sans plus tarder.
A Piabatjoie.
Reste, toi, nous avons encore à bavarder.