SCÈNE PREMIÈRE COMILYA, QUASIFOL
COMILVA.
Ainsi donc, mon enfant, c'est un point convenu. Le jour de notre hymen, à la fin, est venu. Sous l'habit d'un adjoint, le Destin nous marie; Nous irons, ce matin, en fiacre à la mairie.
QUASIFOL.
Oui, mon oncle, je sais...
COMILVA.
Tristemenl tu dis : Oui!
il faut, ma chère enfant, prendre un air réjoui. Nous sommes bien heureux! moi, je suis sûr de l'être; Car ton cœur m'est connu...
QUASIFOL.
Vous devenez mon maître...
HARNÀLI. 81
COMILVA.
Non pas! car un époux, fùt-il jeune et galant, De sa femme jamais n'est maître absolument... Moi surtout qui suis vieux...
QUASIFOL.
Mais vous parlez sans cesse, Et de vos cheveux blancs et de votre vieillesse...
Tudieu! je suis un vieux lapin...
QUASIFOL.
Je le savais.
COMILVA.
Avec de vieux lapins on fait de bons civets, Ma chère, entendez-vous? Je t'assure, ma bonne, Que je suis, d'être vieux, plus fâché que personne; C'est au point (croirais-tu?) que je vais tous les soirs Voir les troupeaux de bœufs qu'on mène aux abattoirs? C'est alors que, pleurant mon ancienne énergie...
QUASIFOL.
Entre les bœufs et vous quelle est l'analogie?
COMILVA.
Attends! Leurs conducteurs sont frais et vigoureux...
Je me surprends à dire : ah! si j'étais comme eux!
Et je pousse, parfois, cette fureur jalouse
Jusqu'à leur envier leurs gros bas et leur blouse,
Et je donnerais tout, maisons, appartements,
Vieux habits, vieux chapeaux, pour n'avoir que trois ans
Et conduire des bœufs.
QUASIFOL.
Quelle manie étrange !
Mon oncle, en vieillissant, il faut bien que tout change.
COMILVA.
« Aussi, grâce à l'hymen qui vient nous couronner, « Comme des insensés, il faut nous en donner; « Et chaque jour, tous deux, dès l'aube matinale,
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« Nous jouerons au piquet, même à l'impériale;
« Et le soir, quel bonheur ! comme d'heureux époux,
« Nous irons promener, bras dessus, bras dessous;
« Enfin, mets ma tendresse aux plus rudes épreuves,
« Je ne pourrai jamais t'en donner trop de preuves. »
Le temps m'a pu rider et le Iront et le né,
Mais le cœur d'un vieillard n'est pas ratatiné,
Ce cœur est tout à toi... Dès demain tu vas être
Mon Dieu, mon général, mon brigadier, mon maître...
Je prétends t'adorer de quarante laçons,
C'est de toi que je veux recevoir des leçons;
Et comme don Guzman, n'écoutant nul obstacle,
Je veux, six fois par mois... te mener au spectacle.
Si les émotions ne te font point de mal,
Je te régalerai de madame Dorval.
Le Théâtre-Français te plairait mieux peut-être,
Moi je donne la pomme à Frédéric-Lemaître;
Les Français sont très-chers, et l'on n'est pas fâché
D'entendre quelquefois crier à bon marché.
A propos, je pourrais te chicaner, ma chère,
Ta fugue d'hier soir est extraordinaire;
Mais de t'en parler, va, je ne suis pas si sot.