SCÈNE Y
LES MÊMES, QUASIFOL.
QUASIFOL.
Rien, je n'ai rien trouvé... Tiens, mon oncle est ici?
HARNALI, s'efforçant de sourire.
Oui, ton brave oncle est là...
COMILVA.
Certe, à cette heure-ci !...
QUASIFOL.
Qu'est-ce que c'est que ça?
HARNALI.
C'est du poison, ma chère, Dont il m'a fait cadeau.
QUASIFOL.
Du poison? pourquoi faire !
Tu parais tout tremblant..., ne crois pas m'attraper.
COMILVA.
C'est un arrangement..., je lui paie à souper.
116 HARNALI.
Malheureux l'Estragon! après ta foi promise,
As-tu bien pu conclure une telle bêtise!
Ah! je saurai bien, moi, rompre l'engagement.
Vouloir subtiliser mon époux, mon amant!
Dieu de Dieu ! pour le coup la chose serait neuve;
Épouse sans mari, je serais déjà veuve,
En restant demoiselle. Oh ! non, non, non, non, non !
S'approchant de Comilva.
Je vous étranglerais... ou j'y perdrais mon nom.
COMILVA, froidement.
C'est un arrangement.
QUASIFOL, avec l'accent du désespoir.
Vous n'êtes pas sa femme !
C'est lui seul que je veux..., c'est lui que je réclame... Faut-il à deux genoux me traîner à vos pies?
Elle se jette à genoux. *
Mais je vais me salir, mon oncle, vous voyez ! Me faudra-t-il pleurer comme une Madeleine?
Elle se lève brusquement.
Me faudra-t-il?... Ma foi, non ! ce n'est pas la peine. Ah! je voudrais bien voir qu'on vînt me refuser...
Elle frappe du pied.
Laissez-nous donc tout seuls, nous avons à causer.
COMILVA, toujours sans s'émouvoir.
C'est un arrangement.
HARNALI.
Tachez de vous entendre !
Moi, je tiens la boulette, et je ne puis qu'attendre; Pendant tout ce débat, mon état est piteux... Mais enfin j'ai promis, arrangez-vous tous deux.
COMILVA, d'un air décidé.
Allons, allons, mon cher, la boulette à la bouche, Songez qu'après minuit ma portière se couche.
HARNALI. 117
QUÀSIFOL, à Comilva.
Malheureux ! si tu tiens à ton affreux dessein, Vois-tu bien ce grattoir renfermé dans mon sein? Tu le vois, ce grattoir..., eh bien ! je te le jure, Je te le planterai tout droit dans la figure, Dans le nez, dans les yeux, partout où je pourrai , Et ne crois pas au moins m'arrôter à ton gré! Quand je suis en fureur, je ne suis pas commode, Ma main te lardera comme un bœuf à la mode. Tout est changé chez moi, tout, depuis ce matin...
Elle se jette dans les bras d'Harnali.
Oui ! je suis la lionne, et je n'ai qu'un Martin ; Voilà!...
COMILVA.
Si c'est ainsi, la suite vous regarde; Je vais tranquillement aller monter la garde Dans le fond.
HARNALI, criant de toutes ses forces.
Vieux gredin !
COMILVA, en allant vers le fond.
C'est un arrangement.
Absurde !
HARNALI.
COMILVA.
J'en conviens; mais c'est un dénoùment.
A partir de ce moment, Comilva reste dans le fond, les bras croisés, jusqu'à la Gn de la scène.
HARNALI, d'un air piteux.
Il est, je l'avouerai, d'une terrible espèce; Condamner à mourir le mari de sa nièce!... Dans quel moment encor !...
QUASIFOL, arrachant la boulette des mains d'Harnali.
A la fin, je la tiens!
HARNALI.
Quasifol ! que fais-tu ? quels projets sont les tiens?
H8 IIARXALI.
QUASIFOL.
Je veux croquer aussi la boulette tragique.
HARNALI.
Mais tu vas te donner une affreuse colique,
Et puis, dans un instant, ©tondus tous les deux...
C'était notre projet... Admire donc ce gueux, Qui nous guette de loin, sans répandre une larme, Il est là de planton comme un simple gendarme. Tiens, c'est là te prouver, je crois, de l'amitié... Laisse-moi de la chose avaler la moitié.
Elle mange une bouchée.
HARNALI, s'approchant de Quasifol.
Quelle preuve d'amour, Quasifol, tu me donnes!
QUASIFOL, le repoussant un peu.
Va-t'en, va-t'en, va-t'en.
HARNALI.
Pourquoi?
QUASIFOL, d'un air tendre et en mangeant.
Tu m'empoisonnes !
HARNALI, s'éloignant brusquement et d'un air surpris.
Du tout, ce n'est pas moi... non, c'est ce vieux jaloux, Plus têtu quatre fois qu'un mulet andaloux... Ne va pas tout manger... Ah ! je te le demande...
QUASIFOL.
Je t'ai gardé ta part... Je ne suis pas gourmande. Elle lui donne la moitié de la boulette*
IIAIt.NALl.
A mon tour, à présent, la boulette ! 0 poison ! Toi qui causes ma mort!... Tiens! mais c'est assez bon A manger. Dis donc, ô ma maîtresse héroïque! Cela commcnce-t-il? Seus-tu quelque colique?
Ql \ UFOL, d'an air égaré.
Oui, je sens...
HARNAL1. H 9
HARNALI, se frappant subitement sur le ventre, et pliant les jarrets.
Dieu de Dieu ! ma chère Quasifol !
QUASIFOL, en jetant des cris de douleur.
Je sens dans l'estomac comme du vitriol ; Et toi
HARNALI, se frottant le -ventre.
Oui, cela vient. Ah ! le diable m'emporte ! C'est comme si j'avais avalé de Peau-forte, Ou de l'eau de Javelle. n crie à son tour.
QUASIFOL.
Oh ! que c'est bien cela !
Je sens la mort qui vient.
HARNALI.
Yite, mettons-nous là !
Ils placent par terre les coussins du divan, s'asseyent dessus, et s'appuient la tête sur le divan, en fermant les yeux.
Es-tu morte ?
QUASIFOL.
Sans doute, il faut bien que je meure... Et toi?
HARNALI, étendu.
Moi je suis mort depuis près d'un quart d'heure.
Changeant de ton et toujours les yeux fermés.
Dis-moi donc, Quasifol, c'est bien particulier, Tu croquas la première, et je meurs le premier...
Avec emphase.
C'est un plaisant contraste à ravir la pensée !
QUASIFOL, étendue.
Je sais pourquoi la mode est ainsi renversée...
Il faut absolument que j'éprouve un accès
De délire... Il le faut... c'est là qu'est mon succès.
HARNALI.
Eh bien, dépêche-toi, fais vite ta folie.
QUASIFOL.
Elle se lève.
Voilà que cela vient. Quelle étrange harmonie!
120 HARNALI.
J'entends chez le voisin un bruit confus de voix!
Que de cris différents s'élèvent à la fois!
Admirable ! mauvais ! superbe ! ridicule !
Élevons des autels!... donnons-lui la férule !
Son œuvre est un prodige !... un long amphigouri
Qui semble procéder de Pindare... et d'Odry...
Jamais de pareils vers, jamais les cors de chasse
Ne pourront sur la scène... Ah! messieurs, grâce! grâce
D'où vient ce désaccord? pourquoi dispute-t-on ?
Dieu ! que l'Académie est près de Charenton !
L'auteur est jeune encor; son talent est fertile ;
Le temps, le temps viendra pour corriger le style,
Et s'il change de route, avec quelques efforts,
La raison reviendra...
Elle tombe.
HARNALI, toujours étendu.
Pour extirper les cors.
CO.MILVA, descendant la scène.
Allons ! relevez-vous, héros de parodie ! * Nous ne devons pas, nous, jouer la tragédie... Et prenant à rebours les moyens de succès, Faire pleurer ici les rieurs des Français.
Ils se relèvent.
L'orchestre joue l'air : Il faut rire, rire, et toujours rire.