SCÈNE VIII JULES, MONTIVON
Ah ! vous vous appelez Dunand?
JULES
Non, Monsieur, pas Dunand, Durand.
MONTIVON.
J'ai connu autrefois un nommé Dunand, c'était peut-être votre cousin?
JULES
J'ai l'honneur de vous dire que mon nom est Durand. (Appuyant.) Durand.
MONTIVON.
J'entends bien ! D'où etes-vous?
JULES
Ma famille a toujours habité Paris.
MONTIVON.
Ah bien ! ça ne peut pas être cela. Les Dunand que j'ai connus étaient de Bayonnc! M. votre père a-t-il beaucoup d'enfants?
JULES
Je suis fils unique.
4 4G HEUR ET MALHEl K.
MoXTIVON.
C'est singulier! les ûunand étaient trois frères... dont une demoiselle.
JULES, à part.
Il paraît qu'il y tient! laissons-le aller.
MONTIVON.
Mon cher Dunand, je n'en rends pas moins grâce au ciel du hasard heureux qui m'a fait faire votre connaissance, quoique dans le premier instant nous ne fussions pas placés fort agréablement pour causer, vous qui étiez... et moi qui étais...
Il imite le geste d'un homme qui est foulé aux pieds d'un cheval. JULES.
Je serais enchanté, monsieur, de réparer le tort involontaire que j'ai eu envers vous.
MOXÏIVOX.
Allons donc ! pourquoi donc ça ? Du tout, du tout... parbleu !
JULES
Mais je me vois forcé de m'éloigner... Il le faut.
MONTIVON.
Vous en aller?... Non, parbleu ! Eh bien ! il serait joli, celui-là! quand le papa vous a nommé pour remplir les augustes fonctions... Allons donc!
JULES
,1<; vous assure, Monsieur, que personne nYsl moins capable que moi..,
KONTIVON.
Air : Ami / jamais Vchagrin ■ h«(àe Préville et Iboora I .
Je ne rois pu ce qui voua embarrasse, C'est ii ti tribut leré sur l'amitié;
Garçon d'honneur!... c'est la plus belle place,
• Après celle du marié...
Faut-il par moi que vous soyez prié?
Eh bien! mon cher, c'est moi, moi qui vous somme
D'être ici mon garçon d'honneur.
Me refuser, ce serait une horreur !
JULES, à part.
0 destinée ! il faut que le pauvre homme, Décidément, ait l'instinct du malheur!
Monsieur, je vous assure...
MONTIVON.
Il n'y a pas de : je vous assure. Vous resterez... Comment ! après m'avoir presque assassiné au physique, vous voulez maintenant m'assassiner au moral. Il n'y a que vous qui puissiez lui faire entendre raison.
JULES
A qui, Monsieur?
MONTIVON.
A mademoiselle Clémançot. Vous n'avez pas entendu? Elle veut ajourner notre mariage à un mois... Un mois! ! !.... Savez-vous combien il peut m'arriver d'accidents en un mois?... (u réfléchit un instant.) Soixante-sept.
JULES
Quel singulier calcul ! (a. part.) 11 y a de la folie dans son fait.
MONTIVOX.
Cela peut aller là! Je me connais si bien!... Si vous saviez, mon cher Dunand, comme je me connais !... Parole d'honneur, je suis comme les paratonnerres, j'attire la foudre.
Air : L'Etabli! mon ami (de Miller).
Au sort pas moyen d'échapper!
Fussiez-vous à Troye en Champagne, Fussiez- vous à Brest en Bretagne, Quand le diable veut vous happer, 11 saura, le coquin, il saura vous happer, Pas moyen, pas moyen d'échapper.
Aux environs de Bagnolet, J'avais une maison charmante; Le jour où j'en signais la vente, Mon ami! la maison brûlait!
J'avais eu soin d'avance
De la faire assurer.
Oui. . . mais mon assurance. . .
JULES
Quoi?
MONTIVON.
Venait d'expirer.
Et les scélérats de voisins, mon cher Monsieur Dunand!... ils m'ont chipé toute la braise... Je n'en ai pas retiré trois fois plein votre chapeau... quand je vous le dis :
Reprise de l'air.
Au sort pas moyen d'échapper, etc.
Ma femme était brune de peau Et faite! !... A cela je me borne :
Représentez-vous une borne % Sur laquelle on met un chapeau.
Quoiqu'elle fut affreuse
Comme les sept péchés,
Eh bien ! la malheureuse
M'a fait... allez !... cherches !...
Petite scélérate, va î
Repritê de l'uir.
Au sort pas moyen d'échapper, elO,
Ainsi je compte sur vous pour déterminer mademoiselle Clémançot à nous marier sans retard, mais sans retard, (a demi-voix.) Je suis horriblement pressé.
JULES
3Ionsieur !... vous me chargez là d'une mission...
MONTIVON.
Vous la remplirez dignement... Oui, oui, vous êtes fort bien dans la maison... Soyez mon appui, mon avocat; pour un rien je me jetterais à vos genoux... Parole d'honneur, je m'y jetterais, si je ne craignais pas de paraître ridicule.
Il remonte la scène pour s'assurer qu'il ne peut pas être vu, puis il revient près de Jules et s'efforce de se jeter à genoux, en disant : ftem ? hein? comme pour le consulter. Jules s'y oppose.
JULES
Y pensez-vous? Vous n'avez pas besoin de cela... Je tâcherai, mon cher monsieur Montivon...
MONTIVON, avec effusion.
Appelez-moi votre ami... Qu'est-ce que ça vous fait, mon cher Dunand?
JULES, à part.
Il me fait de la peine ! (Haut.) Mon ami ! comptez sur moi.
MONTIVON.
C'est ça. (D'un air solennel.) Dunand ! je compte sur vous.
Air : Dans ce castel, dame de haut lignage.
Déployez bien toute votre éloquence, Pour hâter notre heureux hymen.
Je mets en vous toute ma confiance ; Mais que, surtout, la noce ait lieu demain.
Demain, sans faute... il le faut, j'y persiste. C'est important, car si je réussis, C'est que le diable, ayant perdu la piste, N'a pas encor découvert où je suis...