‹ Théâtre choisiChapitre 84 sur 206 · LES MÊMES, COQUEREL · texte numérisé non relu

LES MÊMES, COQUEREL

ADOLPHE, à part.

C'est Albert! quel est son projet?

COQUEREL, saluant.

Monsieur et Madame, enchanté de faire votre connaissance... Eh bien ! Adolphe, tu ne présentes pas ton respect à l'auteur de tes jours?

ADOLPHE, s'inclinant.

Mon père...

COQUEREL

Monsieur Hamclin, je viens chez vous sans façon ; on dit que vous avez bonne table... et que vous recevez parfaitement vos convives.

HAMELIN

Monsieur, le père de M. Adolphe doit être bien reçu partout...

COQUEREL

Vous habitez un pays délicieux, c'est pour moi la vallée des souvenirs; c'est ici que j'ai connu la petite Brillant.

.M ADAM H HAMKLIX.

La petite Brillant!...

COQUEREL

Une jeune actrice de la Comédie-Française ; je fus dix-huit-mois son amanl avoué...

MADAME HAMELItf.

L'amant d'une actrice?...

COQUEREL

Après avoir quitté ma femme.

MADAME HAMELIN

Quitté votre femme !...

COQUEREL

Oui, elle trouvait mauvais que je cumulasse deux affections... Cette petite Brillant vivait alors avec un... La Trémouille, qui dissipa avec elle une fort belle fortune... Tenez, c'est d'elle que me vient ce camée.

MADAME H AMELIE".

Monsieur, vous nous faites un aveu un peu leste.

COQUEREL

Vous m'étonnez.

Air de Mariamne.

Je ne vois dans le mariage Qu'un contrat de tranquillité ; A l'hymen j'applique l'adage :

Ordre public et liberté :

Tant qu'une épouse

N'est pas jalouse,

Oh ! rien n'est mieux :

Restons unis tous deux;

Mais si cet ange

En diable change,

Alors je suis Pour la paix à tout prix.

C'est tout naturel, ce me semble, Puisqu'on n'est plus d'accord sur rien, On se quitte : c'est le moyen De vivre bien ensemble.

ADOLPHE

Mais, mon père !...

COQUEREL

Mon fils, vous savez les conseils que je vous ai toujours donnés, votre mère m'ennuyait souverainement, je la lâchai...

HAMELIX.

Vous la lâchâtes ?

COQUEREL

Je la lâchai..., c'est le mot...; il est peut-être trivial..., mais il est vrai... J'ai souvent dit à mon fils: Tu es exposé à te marier un jour... dès que ta femme t'ennuiera, tu sais ce qu'a fait ton père.

MADAME HAMELIX, furieuse.

Mais c'est affreux de donner de pareils conseils à un jeune homme...

COQUEREL

Vous m'étonnez...; du temps de la Régence on n'en faisait pas d'autres ; il y eut un duc de Nivernais, homme d'esprit et de sens, qui lâcha sa femme pour une cause encore plus légère...

MADAME HAMELIX.

Oui, on avait de belles mœurs dans ce temps-là !

COQUEREL

On vivait bien..., on sacrifiait tout aux plaisirs... Un jour, j'étais chez Sophie Arnould... (je fus aussi son amant en titre.)

MA DAM K HAMELIX.

Ah !

COQUEEEL.

C'est (Telle que je tiens celle topaze. Elle m'en lii cadeau pour un hou mot... Un soir, au sortir de la Comédie-Italienne, il y avait cercle chez Sophie ;

j'étais dans son salon, sur nn sopha. Elle me dil :

LA FAMILLE IMPROVISEE. 191

prônez une bergère... Je la regardai en répétant le mot bergère... le lui dis: Laquelle faut-il prendre?... Le mot lui plut infiniment, et de ce jour data notre liaison... Il était assez original de jouer sur le mot à cette époque... C'était M. de Bièvre, le marquis de Bièvre, feu M. le marquis de Bièvre qui avait ressuscité ce genre de plaisanterie.

HAMELIN

Oui les coq-à-1'âne, ce genre d'esprit m'a toujours paru fort bète et fort ennuyeux.

COQUEREL

Vous m'étonnez... J'étais alors dans la belle période de ma vie, les dents fort bien, l'œil à fleur de tète, très-blanc sous le linge, je tenais de l'Hercule e,t de l'Endymion..: on le disait du moins ; la Duthé s'en aperçut... je vous parle de la Duthé... J'avais alors vingt mille livres de rentes; nous vivions comme si nous en avions eu quatre cent mille ; nous mangeâmes le capital en un an... quand je fus entièrement plumé, elle me dit, avec ce ton enjoué qui lui allait si bien : mon ami, il faut cesser de nous voir ; je compris le motif et je me retirai. Je dois dire à sa louange, qu'elle ajouta, les larmes aux yeux : mon ami, nous ne nous séparerons pas que vous n'emportiez une légère marque de mon attachement ; je lui avais donné des diamants pour plus de quatre-vingt mille livres.

HAMELIX.

Kt elle vous les rendit?

COQUEREL

Non, elle me passa au doigt cette petite bague en cheveux, qui pour moi est sans prix... Ça vaut un

petit écu : si madame Hamelin le permet, je compte l'offrir à ma bru.

MADAME HAMELIN, scandalisée.

Monsieur, ma fille ne porte pas de ces sortes de joyaux, elle a été élevée dans des principes de vertu...

COQUEREL

Vous m'étonnez.

HAMELIN

Alors vous êtes ruiné ?

COQUEREL

Pas tout à fait, il me reste quinze cents livres de rente viagère... et j'ai des goûts dispendieux.

HAMELIN

Cependant à votre âge...

COQUEREL

Le cœur ne vieillit pas... II me faut absolument du café, deux fois par jour, du rhum, du cognac, c'est étonnant ce que je consomme de cognac... à mon âge ; il me faut aussi de temps à autre la petite partie fine, et vous pensez bien que ce n'est pas avec quinze cents francs par an que je puis... Dame, je fais quelques petites dettes, j'en suis bien fâché ; si j'avais de l'argent, je payerais; n'en ayant pas, il faut que chacun s'y prête un peu: aussi, quand mon fils sera marié et qu'il jouira de la fortune de samère, à laquelle malheureusement je n'ai pas pu toucher, j'espère bien m' établir chez lui... et clic/ vous aussi, monsieur Hamelin.

MADAME EAMELIN.

Mais, monsieur Adolphe, voilà un père effrayant... un Diogène... un cynique...

COQUEHEL.

Je n'ai pris ce matin que ma tasse de café... Ne pourriez-vous me faire servir à déjeuner?

MADAME HAMELDT, à son mari.

Allons, il est sans gêne.

HÀMELIK", froidement.

Monsieur Adolphe, conduisez votre père dans ce cabinet.

MADAME HAMELIN

Air : Je reconnais ce militaire.

Ah ! c'est un homme épouvantable !

Il est sans mœurs et sans raison ; C'est un vieillard abominable :

Il souillerait notre maison.

ADOLPHE, à part, à Albert.

Mais vois donc quelle est leur furie.

COQUEREL

Va, laisse-les crier haro !

De ma grotesque galerie Ils n'ont encor qu'un numéro, La suite au prochain numéro.

MADAME HAMELIN

Ah ! c'est un homme épouvantable, etc.

ADOLPHE, à Albert, en riant.

Ils te trouvent épouvantable; Peut-être ont-ils quelque raison.

Va, sors, vieillard abominable, Tu scandalises la maison.

COQUEREL

Ils me trouvent abominable; l'eut-être ont-ils quelque raison; Ma confession est blâmable Et leur paraît hors de saison.

HAMELIN

Ah! c'est un vieillard impayable; Et, dans son arrière-saison, Il est encore assez aimable, Il distrairait notre maison.

Page 1