ACTE III, SCÈNE IV
LE CHEVALIER
Ah! je m'expose à tout, Madame, et je n'ai rien à craindre.
MADAME PATIN
Ah ! chevalier, que n'êtes-vous innocent ! Mais, je tâche en vain de vous trouver tel. Qu'allez-vous f^e, dites-moi, chez cette comtesse qui demeure à rhôtel de Picardie ? Quel charme, quel mérite vous attire chez elle ?
LE CHEVALIER, à Cfispin.
Eclaircis Madame.
CRISPIN
Vous voyez que ce n'est pas moi qu'elle interroge.
LE CHEVALIER
Répondras-tu ?
Que dirais-je?
LE CHEVALIER
Si tu ne parles...
CRISPIN, à Madame Patin.
Cette comtesse-là est une folle, et c'est par une espèce de sympathie que mon maître... Que diable 1 vous me ferez dire quelque sottise, et puis vous vous fâcherez contre moi.
MADAME PATIN
La sympathie est admirable, et cette Mademoiselle du Hasard, est-ce par sympathie qu'il lui rend visite, ou pour se faire honneur dans le monde?
CRISPIN
Eh il ! Madame, il ne la va jamais voir, qu'en sortant de chez Rousseau. Quand il est un peu en train, sur les trois ou quatre heures du matin, il va faire du bruit chez elle pour se divertir.
LE CHEVALIER
Es-tu fou ?
CRISPIN
Non, Monsieur, vous me dites de parler, et je parle, comme vous voyez.
iJs LE CHEVALIER A LA MODE
MADAUE PATIN.
L'heure est fort bonne et fort commode. Et la marquise au teint luisant, quel engagement a-t-il avec elle ?
CRISPIN
Ah I Madame ! il ne voit cette marquise que par admiration.
MADAME PATIN
Gomment, par admiration ?
caispjE^.
Oui, Madame. Il y a quarante ans qu'elle en avait trente, et elle n'en a présentement que trente-deux tout au plus. C'est une merveille au moins d'avoir trouvé le secret de vieillir si doucement.
MADAME PATIN
Ah! chevalier! votre laquais est bien instruit.
CRISPIN
Madame , je vous dis les choses en conscience.
MADAME PATIN
Il n'importe, je veux bien vous croire innocent, puisque vous tâchez de le paraître ; et je vous aurais, je crois, pardonné, si je vous avais trouvé coupable.
LE CHEVALIER
Non, non, Madame, non, je ne prétends point abuser de votre indulgence. Punissez-moi, si je suis criminel. Voyez, examinez toute ma conduite. Les apparences sont terriblement contre moi, je vous l'avoue. Depuis deux mois entiers, je me refuse à toutes les parties de plaisir qu'on me propose ; je n'en trouve qu'à vous voir, qu'à vous aimer, qu'à vous le dire ; je vous le jure à tous moments ; je surmonte, pour vous le persuader, l'aversion naturelle que les jeunes gens du siècle ont pour le mariage ; je renonce à toutes les compagnies; je romps vmgt commerces des plus agréables; je désespère peut-être les plus aimables personnes de France. Tout cela, Madame, est bien scélérat ; je suis un perfide, il est vrai ; mais, en vérité. Madame, ce n'était point à vous à vous en plaindre.