SCÈNE IV
LE BARON, BELINDE, MENONE.
LE BARON
Oh! ça! ça! nous allons avoir beau jeu. J'arrive assez tôt. Dieu merci, la pièce n'est pas encore commencée.
BELINDE.
Gomment, c'est vous, Monsieur le baron de Fonsecq ? l'heureuse rencontre !
LE BARON
Ah! ah! Mesdames, quelle rage vous tient de revenir voir encore cette mauvaise pièce ?
MENONE.
On ne sait où aller ; ils ont la malice de ne la jouer que les jours où il n'y a point opéra ; mais vous avez la même rage, à ce qu'il me semble ?
LE BARON
Je n'ai pas celle de la voir, c'est celle de la décrier qui me possède, et l'on n'a jamais été si fâché que je le suis, de voir une mauvaise rapsodie
de bagatelles, toutes plus plates les unes que les autres, usurper le nom de comédie, et mettre tout Paris en mouvement.
HENONE.
11 a raison, tout le monde en parle mal, et tout le monde y vient.
BELINDE.
Cela est honteux, cela crie vengeance, il faut être bien désœuvré pour venir ici. Je rougis qu'on m*y retrouve , et j'ai quasi envie de m'en retourner.
HENONE.
Nous n'avons point de place, c'est une bonne raison pour n'y pas demeurer.
BELINDE.
Allons-nous-en, ma favorite, allons.
LE BABON.
Comment, vous vous en allez, parce que je suis ici ? Vous attendiez quelque autre personne avec qui vous ne voulez pas que je vous voie apparemment, et ma présence vous embarrasse ?
BELINDE.
Pour vous ôter cette pensée, nous demeurerons, Monsieur, vous n'avez qu'à dire.
LE BABON.
Oui, je vous en prie, vous me ferez plaisir, et je serai bien aise que vous voyez de quelle manière je me vais roidir contre le mauvais goût du public. Je le tirerai d'erreur, sur ma parole, et 1 auteur aujourd'hui n'aura pas beau jeu.
HENONE.
Il est> à plaindre que vous vous déchaîniez ainsi contre lui.
LE BARON
Je ne me déchaîne point; mais je suis un homme de lettres, connu pour tel, je veux me distinguer, et éviter, autant qu'il m'est possible, de décider comme fait tout le peuple, et de donner dans des sentiments qui me paraissent généralement reçus.
BELINDE.
Il a raison. [I y a de certaines choses, dont tout le monde rit, qui me révoltent, moi. Demandezmoi pourquoi? je n'en sais rien ; mais, au bout du compte, elles font rire tout le monde, cela est trop commun, cela me déplaît.
LE BARON
Mais il y a ici des choses outrées, et qui font souffrir ma pudeur, à moi : une femme qui parait double, par exemple. Vous qui avez du monde et de l'esprit, dites-moi un peu, Madame, qu'est-ce que c'est qu'une femme double, je vous prie ?
HENONE.
C'est un homme ivre, qui croit la voir telle.
LE BARON
Et qui ne se trompe pas peut-être ; quelle idée I
BELINDE.
Ah I pour l'idée, elle est naturelle, et je vous l'ai ouï dire à vous-même . . .
LE BARON
Oui, d'accord, elle est naturelle, et vous m'avez ouï dire que mon père et ma mère avaient souvent des querelles comme cela ; mais ce sont des affaires de famille, des choses qui se passent dans un ménage, et qu'il ne faut point mettre sur un théâtre.
MENONE.
Je suis de son avis, cela n'est point plaisant pour des enfants, dont les père et mère ont souvent querellé pour de pareilles aventures.
LE BARON
Gela attaque mille gens, qui n'oseraient se déclarer, voyez-vous ; il n'y a que moi assez entreprenant pour prendre part, je suis un honnête homme, un homme franc: je me décl£g:*e.
BELINDE, à part.
Voilà un sot homme ; mais j'en ai besoin.