SCÈNE V MAURICE. ALBERT
Bonjour, cher ami. {Poignée de main.) Ne comptez pas sur moi pour travailler tantôt. Il y a séance à l'Institut et je tiens à y assister. Ce n'est pas le jour d'avoir l'air de me cacher. Vous avez vu comme on m'arrange dans la presse. Est-ce assez complet ?
MAURICE Je suis écœuré !
ALBERT Que de venin bavé sur moi !... Les chers confrères !.,. Ceux qui marchent le front haut parce qu'ils ont eu la chance de n'être jamais pinces et ceux dont la conscience est pure parce que leur cerveau est stérile !
MAURICE Maître, nous sommes beaucoup qui vous défendons... Les plus grands, les seuls qui comptent, vous aiment et vous plaignent.
ALBERT Oh ! moi, je me place dans une situation d'esprit à ne plus souffrir... C'est ma femme qu'il faut plaindre !... Elle prend beaucoup sur elle, mais, je le vois bien, ma conduite lui fait horreur... Elle ne comprend rien à ce qui m'entraîne vers un but follement poursuivi. Mettez que, tôt ou tard ma honte actuelle se transforme en gloire, cette gloire lui semblera toujours un bien mal acquis.
MAURICE Une femme ne peut guère s'imaginer la fièvre de savoir qui vous dévore. Pas beaucoup d'hommes non plus, d'ailleurs... Les jurés sont remplis d'indulgence pour les crimes passionnels parce qu'ils ont tous été am.oureux ; mais combien trouveraiton de jurés pour qualifier votre action de crime passionnel ?... Ce n'est pourtant pas autre chose.
ALBERT, avec violencei Un crime !... Vous appelez ça un crime ?...
MAURICE Je me s\iis mal exprimé : c'est passionnel !... Vous avez agi dans le plein droit d'une ferveur d'investigation que j'admire.
ALBERT
A la bonne heure !... Parce que, vraiment, si
vous m'aviez jeté la pierre, vous !
MAURICE
Moi ?
ALBERT Regardez donc où vous êtes !... Voici une chambre où nous avons cultivé un nombre prodigieux d'hallucinations... Que faisions-nous alors ? Eh ! mon bon, réfléchissez un peu... Tirer de ce paquet de nerfs endoloris que nous nommons un sujet assez de personnages différents pour composer un roman, introduire à 1 intérieur de son crâne autant de consciences variées qu'on pourrait poser de chapeaux dessus, — appelons les choses par leur nom, c'est tout simplement tuer des gens pour les remplacer par d'autres... L'idée d'un massacre ne se présente pas tout d'abord à l'esprit, parce que l'effectif des sujets reste complet... Pourtant il y a massacre, puisqu'il y a destruction de personnalités... Quelle figure vous faites !
MAURICE La figure d'un prévenu pendant que l'avocat général requiert contre lui.
ALBERT Vous avez tort... îl y a massacre, mais ai-je dit qu'on n'avait pas le droit de massacrer dans certains cas ?... On l'a !... ou sans cela je connais des gens dont la situation serait terrible... Moi, par exemple !... et beaucoup d'autres... tous ceux qui cherchent...
écrivains aussi bien que savants, pourvu qu'ils soient novateurs...
MAURICE Quoi donc, tous meurtriers !...
ALBERT Oui, tous, ou peu s'en faut... Ceux qui anéantissent d'anciennes croyances brisent souvent les vases fragiles qui les contenaient... En détail, l'humanité a beau n'être composée que d'individus accablés de soucis matériels, en bloc elle est menée par des idées qui lui sont si chères, qui intéressent si profondément ses fibres les plus délicates que supprimer une de ces idées, c'est envoyer au supplice des milliers d innocents. Le penseur marche sur un chemin jonché de cadavres auxquels il ajoute souvent le sien. Celui qui écrit une ligne vraiment neuve peut s attendre à ce que, dans l'avenir, des créatures soient tuées à cause d'elle. Faut-il, pour cela, ne pas proclamer la vérité quand nous la dégageons ?... Allons donc !
MAURICE « Le penseur marche sur un chemin jonché de cadavres... » Vous avez des maximes...
ALBERT Les voilà bien tous !... Ils ne veulent pas contempler la mort !... Voyez-vous, mon cher, il n'y a que deux hommes, le prêtre et le médecin, qui passent
leur existence à regarder la mort en face. Ce tête-àtête est atroce au point qu'on ne le supporte pas sans tricher. Le prêtre a l'autre vie : on se dit au revoir, on parle de lendemain, on donne des commissions pour le ciel... La mort n'est plus qu'un épisode des déplacements et villégiatures... Quant au médecin, généralement il fait de la mort un petit animal familier qui réjouit les salles d'hôpitaux, gambade sur les lits, chatouille les infirmières, casse les lunettes du professeur... Un singe tout à fait drôle... Qui donc en aurait peur ?... Il y en a parmi nous que ne satisfait pas cette insouciance de carabins. Leur intrépidité vient de plus haut. Pour eux, la science tourne en religion. Ils ont proclamé que Dieu n'existe pas, que l'âme est une résultante, et les voilà plus croyants, plus fidèles, plus agenouillés que le capucin le plus pieux. La science ordonne : nous expirons avec l'enthousiasme des martyrs, ou égorgeons avec la cruelle soumission des dévots.
MAURICE
Dites donc, vous avez beaucoup médité depuis hier !
ALBERT C'est vrai !... Il y a des heures dans la vie où il faut reprendre haleine devant le chemin parcouru et se demander vers quoi l'on marche.
MAURICE Je ne suis pas de votre avis... Lorsqu on s est assigné un noble but et qu'on s'accompagne d'un bel acharnement pour l'atteindre, n'importe quel chemin conduit à des résultats certains. 11 faut marcher, marcher toujours, sans se laisser ralentir par de vains scrupules sur le choix de la route, sous peine d'être distancé par de moins timorés.
ALBERT D'accord, On doit trimer pendant des années sur les besognes les plus intellectuelles, avec la stupide patience du bœuf. Quant aux vains scrupules dont vous me signalez le danger, je crois que, sous ce rapport, je n'ai de leçons à recevoir de personne. Pourtant il arrive un moment où il faut lever la tête et regarder autour de soi, sans cela notre besogne, si intelligente qu'on la suppose, ne nous élève vraiment pas assez au-dessus du bœuf qui laboure, indéfiniment résigné, le même sillon. Tenez, je n'admets pas qu'on puisse être un savant, un grand, — non pas l'homme qui sait beaucoup de choses et peut n'être qu'un vulgaire pignouf, mais celui qui possède l'esprit scientifique, ce don sublime ! — eh bien, je n'admets pas qu'on puisse être un grand savant et ne pas jeter quelquefois vers le ciel un regard d'an goisse en y cherchant Dieu.
MAURICE
Alors je ne suis pas un savant.
ALBERT Si, VOUS l'êtes !... Et jamais, jamais, cette question de 1 Infini ne vous tourmente ?
MAURICE
Pour moi, elle est résolue. Pour vous aussi, d'ailleurs. Vous m'avez dit avoir tenu trop d'âmes sur la pointe de votre scalpel pour accorder la moindre créance aux hypothèses du spiritualisme.
ALBERT Le jour où j'ai dit cela, je ne parlais pas en savant 1
MAURICE Encore une fois, quelle est cette rage de vouloir obliger les savants à s'occuper d'un problème qui n'a pas de données ?
ALBERT Pas de données !... Mais qu'est-ce que ce sentiment d'éternité qui imprègne toute ma nature, au point que je ne puis pas penser à l'objet le plus vulgaire, une table par exemple, sans que ce terme comprenne toutes les tables qui sont ici, toutes celles qui existent, ont existé, existeront ?... Je nomme un objet : le voilà pourvu de caractères impérissables. Et mon esprit qui fait cela, mon esprit
qui revêt d'immortalité tout ce qu'il effleure, serait seul voué au néant ! Allons donc ! Le néant !... Pouvez-vous y penser sans frémir ?... Oh ! ne dites pas que oui !... On croit cela de loin !... Je connais la gloire. J'ai eu des heures de triomphe telles que si, dans ma jeunesse, on me les avait annoncées, je me serais écrié : « Après cela, je pourrai mourir !... » Eh bien ! j'ai eu cela, et je ne veux pas mourir ! Il m'est arrivé il n'y a pas longtemps, je vous dirai comment, de me poser le canon d'un revolver sur la tempe, avec la résolution d'en finir. Je sais jusqu'où peut aller l'horreur du néant ! Voyons, nous sommes l'un et l'autre bien pénétrés du grand principe de la science moderne, qu'à toute fonction correspond un objet qui lui est adapté. L'œil implique l'existence de la lumière, le poumon l'existence d une atmosphère respirable. Soyons logiques : ce formidable besoin de survivre qui émane du jeu de nos organes suppose forcément une survie. Pauvre roseau pensant, dont les racines s'enfoncent désespérément à la recherche d'un sol éternel, de quel droit vous, darwiniste convaincu, lui refusez-vous 1 éternité ?... Ma raison, ma raison de savant proteste... Et puis, quand elle approuverait... Ma raison !... Ce qu'elle me montre le mieux, c'est la profondeur des ténèbres où nos regards se perdent... Heureusement elle n'est pas mon seul moyen
d'investigation. J'ai une imagination, j'ai un cœur, mon être est relié au monde par toute une trame frissonnante qui peut me renseigner mieux que ma raison. Dans la vie, est-ce elle qui vous conduit aux vérités les plus précieuses ? Est-ce elle qui vous montre le bonheur dans le regard d'une femme ? Les grands mots qui gouvernent tout : la gloire, l'honneur, est-ce la raison qui les souffle à notre oreille ? Pasteur n'était pas un savant vulgaire, j imagine, pourtant sa raison s'inclinait devant sa foi. Pourquoi voulez-vous que la mienne, parce que je ne crois pas en Dieu, se déclare satisfaite ? Trouvez-vous que sans Dieu l'énigme du monde soit simplifiée ? Moi, pas. Et alors le problème vient m assaillir de tant de manières ! Ainsi, au mois de mai dernier, pendant le séjour que j'ai fait dans ma propriété du Dauphiné, j'allais souvent m'asseoir au bord d'un étang ordinairement couvert de superbes nénuphars blancs. Cette année, à cause de la fonte des neiges qui a été tardive, le niveau d'eau est resté longtemps très élevé et les nénuphars, dont la tige est relativement courte et qui ne poussent que sur les bes-fonds, ne parvenaient pas à percer. On voyait sur une mince couche d'eau, des centaines de boutons à couture blanche, pareils à de petites têtes au bout de longs cous tendus, oh ! mais tendus à se rompre ! Tous les jours les tiges
s'allongeaient, mais s'effilaient en même temps. Je voyais mes plantes à la limite de l'effort. Leur désir de vivre avait quelque chose d'héroïque. Je disais au soleil qui les attirait : « Soleil, triompherastu ?... » Et puis je voyais l'eau qui ne diminuait pas assez vite et je tremblais : « Ils n'arriveront pas ! Demain, je les verrai morts sur la vase... » A la fin, le soleil a triomphé. Avant mon départ, toutes les belles fleurs de cire s'étalaient sur l'eau. Voyezvous, mon petit, devant cela, je n'ai pu me défendre de réfléchir. Vous, moi, tous les chercheurs, nous sommes de petites têtes noyées sous un lac d'ignorance et nous tendons le cou avec une touchante unanimité vers une lumière passionnément voulue. Sous quel soleil s'épanouiront nos intelligences lorsqu'elles arriveront au jour ?... Il faut qu'il y ait un soleil 1
MAURICE Comment donc !... Il y en a plus d'un !... Le soleil qui vous attire est la vérité biologique. Le mien, c'est la vérité psychologique. D'autres tendent vers la vérité physique, la vérité mathématique. Autant de soleils que de sciences !...
ALBERT Mais s'il y avait une vérité unique synthétisant toutes les autres ? Mes petites têtes de nénuphars visaient toutes le même astre.
MAURICE En cela elles représentaient mal les têtes humaines. Pour un savant qui lève les yeux, combien de milliers d'êtres les laissent errer au hasard !... Maître, sans sortir du profond respect que je vous porte, permettez-moi d'être étonné qu'un cerveau comme le vôtre se laisse troubler par une comparaison aussi superficielle. Je suis bien certain que là-bas, pendant que vous ramiez sur votre étang, elle vous a distrait un instant par son charme poétique ; mais vous ne lui avez nullement donné l'importance qu'à vous entendre elle prenait tout à l'heure. ALBERT
C'est vrai.
MAURICE J'en étais sûr ! Depuis quatre ans nous travaillons ensemble sans que vous ayez prononcé une fois le nom de Dieu, et aujourd'hui vous en parlez tout le temps. Savez-vous ce que cela prouve ? Que malgré votre vaillance ces malheureux événements vous ont fortement touché. Vous subissez en ce moment l'atteinte d'une crise religieuse dont la marche est parfaitement connue. Sous le coup de la terreur, de la maladie ou du chagrin, on voit les plus fermes esprits tourner à la superstition. Lorsque tout sur terre nous abandonne, nous cherchons un appui dans les nuages. Voilà pourquoi tant d'incrédules
célèbres par leur intelligence sont morts entre les bras d'un curé ! Les défaillances de ce genre sont tellement fréquentes qu'on leur a donné un nom : « l'idolâtrie des moribonds ».
ALBERT Maurice, à l'avenir, je vous défends de m'appeler maître. C'est vous qui êtes mon maître ! Voilà un diagnostic épatant !
MAURICE Vous avez beau vous moquer...
ALBERT Jamais je n'ai parlé plus sérieusement !... L'idolâtrie des moribonds !... C'est cela !
MAURICE C'est au moins de la même famille !... Je ne puis y penser sans émotion ! Vous avez dû éprouver une terrible secousse pour en arriver là.
ALBERT Ecoutez ! Votre pénétration mérite une confidence. Ce ne sont pas les ennuis que vous connaissez : criailleries de journaux, enquête policière, qui auraient suffi à provoquer en' moi des symptômes d'agonie. Deux fois en vingt-quatre heures je viens de passer par des angoisses d'une qualité tout à fait supérieure. D'abord j'ai découvert qu'une petite
fille récemment sortie guérie de mon service avait reçu de moi une inoculation mortelle. J'ai été tellement saisi que peu s'en est fallu... (// fait avec un coupe-papier le geste de se brûler la cervelle.)
MAURICE, avec indignation.
Oh bien, non !
Parfaitement !... jusqu'à minuit j'ai mis ordre à mes affaires, et j'étais résolu à en finir avant le jour.
MAURICE Qu'une petite fille meure d'une de vos expériences, c'est désolant !... Mais qu'un homme tel que vous se... pour une... Non, non, non !...
ALBERT Savez-vous ce qui m'a sauvé ?
MAURICE Dame !... L'instinct de la conservation ?... Vous parlez du néant d'une façon...
ALBERT Je demandais un jour à un général s'il n'avait jamais eu peur. « Peur ! Non, pas précisément, m'at-il répondu mais., au commencement d'une bataille, j'éprouvais un tel désir de savoir qui serait vainqueur que j'en devenais presque prudent. Etre tué par le dernier coup de canon, alors que l'action serait décidée, m'était égal : jusque là je voulais
vivre !... » C'est une curiosité du même genre qui m'a sauvé. J'ai éprouvé un déchirement inexprimable à partir sans connaître la solution du problème que je poursuis depuis longtemps... Il s'agit, vous le savez, d'une découverte énorme 1... Je crois être certain de guérir, avec un même vaccin, non seulement le cancer, mais plusieurs maux dont l'origine passait jusqu'à présent pour très différente... On n'a pas le courage de se tuer à la veille d'une si belle trouvaille. {Voyant que Maurice V examine avec une insistance particulière.) Qu'avez-vous ?..
MAURICE C'est singulier, depuis un instant, vos yeux ont une expression... Positivement, vous me rappelez quelqu'un... J'y suis !... Une fille nommée Clémence, que nous avons étudiée ensemble.
Celle qui s'imaginait avoir tué son enfant ? MAURICE
C'est cela !,.. Un enfant mort du croup et qu'elle adorait... Pour la guérir, — c'est même vous qui en avez eu l'idée, — après l'avoir endormie et lui avoir mis dans la main un couteau de cuisine, nous l'avons conduite près d'un canapé sur lequel était couché un mannequin d'osier habillé comme elle et nous lui avons dit : « Savez-vous qui est cette
femme ?... C'est vous ! II y a en vous deux femmes : la bonne mère qui pleure son enfant et la coquine qui l'a tué et doit être punie du dernier supplice. Vous tenez un couteau : profitez de son sommeil pour la faire périr. Vous vivrez tranquille ensuite... » Vous vous rappelez avec quelle furie elle s'est ruée sur son double et l'a lardé de coups de couteau. Je vois encore son regard lorsqu'elle est revenue de poignarder le mannequin...
ALBERT, lentement.
C'est-à-dire de se tuer elle-même !
MAURICE
Elle avait absolument vos yeux de tout à l'heure !
ALBERT Ah !... {Long silence.) Pour la seconde fois, vous me remplissez d'admiration. On pourrait peut-être vous reprocher de ne pas tirer de vos observations tout le parti qu'elles comportent, mais, en tant qu'observations, elles sont renversantes ! (Avec une pointe d'ironie.) Vous êtes un instrument enregistreur de premier ordre !... Jugez-en ! Mon visage a la même expression que celui de cette fille, n'est-ce pas ? Apprenez donc que je viens de commettre un acte identique au sien : j'ai tué quelqu'un ce matin.
MAURICE Hein ?
ALBERT
Vous connaissez la difficuité de mes expériences- J'opère sur des paralytiques qui sont toujours emportés avant que le virus n'ait atteint son plein développement. Eh bien ! ce matin, j'ai institué une expérience qui promet d'être décisive, en inoculant un homme d'une vigueur exceptionnelle.
MAURICE
Je ne vous crois pas... Toute autre considération à part, dans le débordement d'indignation qui vous entoure, vous n'auriez pas osé !
ALBERT
J'ai osé !... Pas à l'hôpital, bien entendu, mais chez moi... Je disais qu'au moment de me faire sauter la cervelle, une curiosité folle d'arriver au bout de mon travail avait seule pu me retenir... J'ai travaillé !... (Tirant un papier de 9on portefeuille.) Voici une note à joindre aux documents que je vous ai remis. (// lit à haute voix.)
« 28 octobre. — Homme de 43 ans, vigoureux, parfaitement sain. Aucune hérédité morbide. A quatre heures du matin, inoculation de dix centigrammes de virus n° 2 à trois centimètres sous le sein droit. A quatre heures cmquante, léger accès de fièvre, avec frisson et nausées... »
MAURICE, lui arrachant le papier des mains. Donnât, vous êtes tout de même un rude gredin !
Mon petit, avant de me condamner, vous oubliez une chose, capitale pourtant.
MAURICE Laquelle ?
ALBERT L'homme en question, cet individu vigoureux qui sera mort dans un an, eh bien ! il est maître de sa peau... S'il me l'a offerte ?...
MAURICE li a consenti ?
ALBERT
Oui.
MAURICE Il sait à quoi il s'expose ?
ALBERT
Absolument. Il sait qu'avant d'être emporté par une atroce agonie, il se verra tomber en pourriture.
MAURICE Il est assez intelligent pour se représenter les choses ?
ALBERT
C'est précisément son intelligence qui me l'a livré. Il comprend la grandeur de sa résolution»
MAURICE — Très beau !.,. Trop beau même !... A votre place je serais gêné quand il me regarderait en face. La splendide découverte sera votre œuvre à vous seul. Si, dans l'ivresse du triomphe, vous songez à raconter l'héroïsme de cet homme, peut-être aura-t-il son nom dans le Larousse de 1950... Mais ce n'est guère probable !... Les obscurs dévouements disparaissent dans le rayonnement du génie.
ALBERT Mon collaborateur a ses raisons pour quitter ce m.onde sans désirer de récompense.
MAURICE Un chagrin ?... Un remords ?...
ALBERT Pourquoi pas simplement la passion de savoir ?... Au moment où je lui injectais le poison, j'ai surpris chez lui le sentiment qu'exprimait mon vieux général... que j'éprouve moi-même... Il avait peur de mourir avant de connaître dans toute son ampleur la découverte à laquelle il participe.
MAURICE En voilà un qu'on peut comparer à vos nénuphars... La tige tendue vers la lumière !... tendue à
se rompre...
ALBERT, avec des larmes dans la voix.
Oui... et lorsque sa tige se rompra, s'il ne trouve pas un soleil... si la nature a mis en lui un impérieux instinct de vérité pour que la vérité suprême ne doive jamais luire à ses yeux, eh bien ! c'est une lâcheté de la nature !
MAURICE
La nature est lâche !
ALBERT Vous croyez ?... Au fait, c'est toujours au plus fort qu'elle donne la victoire.
MAURICE Maître !... Vous avez des larmes plein les yeux...
ALBERT, souriant.
La nature qui fait cela !... Mais l'heure se passe je suis en retard... Je vous enverrai régulièrement des bulletins à joindre au dossier de cet homme. Adieu ! (// s'éloigne rapidement. Maurice en revenant de le reconduire jusquà la porte, se trouve devant Louise.)